vendredi 5 août 2016

Le dogme de Daesh : un détournement de la foi islamique


Au travers de sa propagande délétère, Daesh fait sien de nombreux concepts islamiques et les détourne de leur sens originel dans le but de justifier ses exactions.
Cet article entend mettre en évidence la façon dont le groupe terroriste s’approprie le Coran en prenant pour exemples le concept du pluralisme et la notion d’apocalypse.
Le pluralisme affirmé dans le texte
La doctrine islamique du pluralisme découle d’un principe logique : Dieu est Un, Dieu est seule Vérité, Dieu est seule Unicité ; ainsi tout ce qui est autre que lui ne peut être que multiplicité. Pour l’Islam, la diversité de la création n’est que l’expression de la création divine. Le Coran affirme ainsi :

« Si ton Seigneur l’avait voulu, Il aurait fait des hommes une communauté unique, mais ils ont encore des différends, sauf ceux auquel ton Seigneur a fait miséricorde. C’est même pour cela qu’Il les a créés »
[Sourate 11-Verset 118]

« Nous vous avons établis en peuples et en tribus pour que vous vous entre-connaissiez »
[Sourate 49 - Verset 13]

La reconnaissance et la tolérance des autres cultures et croyances fait donc partie intégrante de la pratique de l’Islam. Le passage suivant l’illustre également :

« A chacun de vous Nous avons assigné un plan à suivre. Si Allah avait voulu, certes Il aurait fait de vous une seule communauté. Mais Il veut vous éprouver en ce qu’Il vous donne. Concurrencez donc dans les bonnes œuvres. C’est vers Allah qu’est votre retour à tous ; alors Il vous informera de ce en quoi vous divergez »
[Sourate 5-Verset 48]

Le pluralisme dans les faits

Jamais depuis la mort du prophète les musulmans ne se sont accordés sur une autorité religieuse unique. Pourtant, la nécessité de respecter les différences a rapidement fait consensus parmi les fidèles du prophète dès lors que les principes fondamentaux de l’Islam étaient respectés. L’unicité de Dieu, reconnaître Mahomet comme le prophète et ne pas vénérer des idoles en sont les principaux exemples.

La notion de pluralisme s’est affirmée à la suite d’une succession d’événements. En 656, Ali Ibn Abi Talib1, alors calife, est accusé par Muawiyah Ibn Abi Sufyan2 d’avoir assassiné son prédécesseur le 3ème calife bien dirigé3, Othman.
Refusant de livrer bataille à Muawiyah, Ali s’en remet à l’arbitrage humain et perd sa position de calife au profit de son ennemi. Simultanément, un schisme éclate et les trois principaux courants de l’Islam se forment : le chiisme, le sunnisme et le kharijisme. Ce dernier courant, à l’origine partisan d’Ali, s’en est désolidarisé lorsque ce dernier a remis le choix du calife au jugement humain.
En 661, la secte des Azraqites, issu des Kharijites, a remis en question l’idée de pluralisme. Faisant preuve d’intransigeance dogmatique, les Azraqites considéraient comme apostats ceux qui ne les rejoignaient pas dans leur révolte. Ils appliquaient un véritable terrorisme fanatique en tuant et en réduisant en esclavage tous les musulmans qui n’adhéraient pas à leur doctrine.
Les divergences qui ont donc déchiré les premières générations de fidèles, provoquant l’émergence du sunnisme et du chiisme, et les exactions commises par la secte azraqite, ont par réaction conforté les musulmans dans la nécessité de reconnaître les divergences d’opinion. La secte des Azraqites se servaient de la religion pour masquer des fins politiques. Ils s’autoproclamaient dirigeants légitimes de la communauté musulmane et pratiquaient la conversion forcée (Istirad) alors que de nombreux versets rejetaient toute coercition en matière religieuse :

« Si ton Seigneur l’avait voulu, tous les habitants de la terre sans exception auraient cru ; voudrais-tu contraindre les gens à devenir croyants »
[Sourate 10-Verset 99]

« Pas de contrainte en matière de religion »
[Sourate 2-Verset 256]

Difficile de ne pas voir les similitudes entre Daesh et les Azraqites. A la manière de cette secte du début de l’ère islamique, l’organisation terroriste considère comme licite le fait de tuer tout homme qui n’adhère pas à son interprétation de l’Islam. Détruire les biens, massacrer ou asservir les femmes et les enfants des apostats devient alors pour eux légitime. Ainsi, Daesh, tout comme les Azraqites, a détruit toute idée de pluralisme au sein de l’islam.

Daesh animé par une vision apocalyptique
« La connaissance de l’Heure est auprès d’Allah ; et c’est Lui qui fait tomber la pluie salvatrice ; et Il sait ce qu’il y a dans les matrices. Et personne ne sait dans quelle terre Il mourra. Certes Allah est Omniscient et Parfaitement Connaisseur ».
[Sourate 31-Verset 34]
Les musulmans considèrent que seul Dieu sait de quoi sera fait l’avenir. Daesh s’écarte à cet égard des autres mouvements djihadistes dans le sens où, au lieu d’attendre que Dieu provoque la fin des temps, l’organisation espère la précipiter par ses agissements. A partir d’une simple citation, le groupe terroriste se proclame de l’armée des justes citée par le prophète :
« La meilleure garnison de musulmans au jour de la Grande Mêlée sera située à Ghûta, à proximité de Damas, l’une des meilleures villes du Shâm »
Abû Al Dardâ, compagnon du prophète

Daesh se dote des attributs du Mahdî, littéralement « le bien-dirigé », figure de Messie qui guidera les croyants lors de la bataille finale contre l’Antéchrist :
« Il reçoit le soutien des gens de l’Orient, dote ses armées d’étendards noirs et s’était couvert la tête d’un turban noir »
Ibn Kathir, compagnon du prophète

En se parant ainsi, Daesh espère légitimer son image auprès de ses potentielles recrues en se rendant conforme à la prophétie. L’organisation justifie ses attaques au Levant pour lutter contre l’Antéchrist avec le Hadith suivant :

« L’heure ne sonnera pas avant que les Rum (Byzantins) ne s’établissent à A’maq ou à Dabiq, et qu’une armée, composée des meilleurs hommes de la terre en ce jour, ne se porte au-devant d’eux (…) c’est quand ils seront arrivés à Damas que le Messie apparaîtra »
Abou Houraira, compagnon du prophète

A la question « Daesh est-il islamique ? » nous pouvons répondre « oui ». Effectivement, Daesh est une secte d’inspiration islamique mais elle n’est en aucun cas l’Islam.
En faisant fi du pluralisme, Daesh se déleste d’un concept essentiel de l’Islam, celui de la paix par l’acceptation de la diversité. En effet, contrairement à la lecture rétrograde du Coran faite par Daesh et les « savants » que cette secte prend pour guides4, celui-ci établit l’universalisme de la révélation ainsi que la diversité inter et intra religieuse.
Enfin, en s’appropriant l’eschatologie islamique, Daesh s’arroge purement et simplement le droit de « provoquer » une prophétie dont, selon le texte saint de l’islam, seul Dieu devrait être maître.

« Allah n’aime pas les insolents pleins de gloriole »
[Sourate 31 -Verset 18]


Références bibliographiques :
Le Coran 
MONTGOMERY WATT, W., Islam and the Integration of society, Abingdon: Routledge and Kegan Paul Ltd, 1961. 
SEDDIKI, Z., La Pluralité dans l’Islam, Tawid, 2005. 
« L’apocalypse d’hier à demain », Le Monde des Religions, Hors-série, n° 26, juin 2016.

1 Fils d’Abû Tâlib, oncle du prophète Mahomet, il est également son gendre. Il a été le quatrième calife de l’Islam de 656 à 661.



3 Terme qualifiant les quatre premiers califes de l’Islam qui ont connu le prophète de son vivant.


4 Entre autres Sayyid Qutb et Ibn Taymiyya.

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