Affichage des articles dont le libellé est propagande. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est propagande. Afficher tous les articles

vendredi 16 septembre 2016

« Pour une éthique de la raison numérique »


« Pour une éthique de la raison numérique »1
 A la suite des attentats et de la montée en puissance de la propagande djihadiste sur la toile, de nombreux pays et médias occidentaux ont généré des critiques à l’égard des grands acteurs de l’Internet (Google, Twitter, Facebook, etc.). Une fois de plus, l’utilisation de l’Internet dans la nébuleuse de Daesh est au centre des préoccupations occidentales. Le 9 mai 2016, par l’intermédiaire du premier ministre Manuel Valls, le gouvernement français annonçait une série de 80mesures visant, entre autres, à lutter contre la radicalisation et le terrorisme en ligne. Elles mettaient notamment en exergue la volonté du gouvernement de s’associer aux acteurs de l’Internet dans « l’élaboration [d’un] contre-discours » afin de développer de nouveaux outils numériques pouvant « identifier les propagandes naissantes sur les réseaux sociaux, leurs vecteurs de diffusion, les principaux nœuds de propagation, et la méthode la plus efficace pour faire porter un contre-discours ». Le 25 août 2016, un rapport émis par la commission britannique des affaires intérieures accusait Twitter, Google et Facebook de passivité dans la lutte contre le djihadisme en ligne. « Les forums de discussion et les réseaux sociaux sont la sève de l’organisation Etat islamique et des autres groupes terroristes en matière de recrutement, de financement et de diffusion de leur idéologie », soulignait Keit Vaz, président de cette commission.

Une démarche responsable

Ainsi, les pressions médiatiques et les injonctions gouvernementales ont forcé les géants de l’Internet à adopter des comportements numériques responsables et de nouvelles règles éthiques. Anthony House, manager en charge des politiques publiques et de la communication chez Google, déclarait qu’il était du devoir de l’entreprise « d’éliminer le mauvais contenu » afin « d’offrir [aux internautes] une bonne information ». Il soulignait par ailleurs que la toile devait appeler à l’espoir et non à la haine : « Quand des personnes qui se sentiraient isolées se connectent, elles doivent y trouver une communauté basée sur l’espoir et non sur la haine ». Ainsi, Google essaie de se frayer une place parmi les leaders soucieux d’un web éthique et responsable. En témoigne sa communication institutionnelle qui, par le biais des médias occidentaux, le place au rang des premiers de la classe.

L’arme de Google
C’est en développant un nouvel algorithme que Google espère lutter contre le djihad numérique. Le programme « redirect method » (« méthode de redirection »), mis au point par le think-tank de Google Jigsaw, permet de détourner les utilisateurs britanniques lors de leurs recherches dans Google Search. Ainsi, plus de 1 700 mots-clés ou phrases relatives aux thèses djihadistes, pouvant être tapés dans la barre de recherche par des internautes, ont pu être recensés par Google. Via le système AdWords (régie publicitaire de Google), le géant de l’Internet renvoie les potentiels djihadistes vers des contenus réfutant leurs thèses.
« La méthode de redirection est au cœur d’une campagne de publicité ciblée : accompagnons ces individus qui sont vulnérables aux messages de recrutement de Daech et à la place, montrons-leur des informations qui les démentent », affirmait Yasmin Green, directeur de recherche et du développement de Jigsaw, dans le journal Wired.
Considérées comme plus authentiques par les équipes de Jigsaw, les productions réalisées par des tiers, telle que lavidéo d’une femme filmant la ville de Raqqa en caméra cachée, sont privilégiées à celles diffusées par les institutions publiques. Ce programme, actuellement actif en Grande-Bretagne, pourrait se généraliser au reste du monde.

Des efforts qui restent limités
Ce programme revêt toutefois des limites non négligeables, surtout lorsqu’il est question de mesurer son efficacité et sa performance. Hormis le nombre de clics et le temps de visite d’un internaute sur une page web, l’agence n’est pas en mesure de pouvoir fournir d’études quantitatives et qualitatives poussées lui permettant de cibler scrupuleusement son audience. En outre, selon Benjamin Ducol, docteur en sciences politiques et chercheur associé d’une chaire de recherche canadienne sur les conflits et le terrorisme, la diffusion d’un contre-narratif ne suffit pas à lui seul pour contenir l’influence du groupe terroriste sur le web : « Les stratégies de contre-discours actuellement mises en œuvre (…) partent d’une croyance extrêmement naïve selon laquelle il suffirait de proposer des discours alternatifs pour que les individus abandonnent leurs croyances. Cette perspective voit les croyances en vase clos, alors qu’elles possèdent une dimension hautement sociale. En effet, si les individus croient, c’est aussi en raison de l’écosystème dans lequel ils sont insérés. Changer le message auquel ils sont exposés n’est pas suffisant, comme le démontrent les innombrables études dans le champ de la communication, du marketing politique et de la psychologie sociale »1.

Et les autres… ?
Google n’est pas le seul à recevoir des avis négatifs concernant son engagement dans la lutte contre la propagande djihadiste sur la toile. En dépit de leurs efforts, les réseaux sociaux, tel que Twitter, font les frais de vives critiques. Pointés du doigt par Keit Vaz, les efforts menés par cette entreprise ne seraient qu’une « goutte d’eau dans l’océan » et demanderaient à s’intensifier, bien que le géant de l’Internet ait supprimé plus de 360 000 comptes à contenu terroriste depuis la mi-2015. Comme Facebook ou Youtube, Twitter se repose beaucoup sur le signalement des comptes djihadistes par les internautes. Les équipes en charge de supprimer les comptes sembleraient plus actives après un attentat : « Les suspensions quotidiennes sont en hausse de 80% comparé à l’an dernier, avec des pics de suspensions suivant immédiatement les attaques terroristes »2.Twitter reconnait que le travail n’est « pas fini » mais reste confiant quant à l’avenir en affirmant que ses « efforts continuent d’avoir des résultats importants ».
L’implication de Twitter, Google et Facebook dans la lutte contre la propagande terroriste oriente les djihadistes vers de nouveaux réseaux sociaux tels que Telegram. Cette application d’origine russe, créée par les frères Nikolai et le businessman libertaire Pavel Durov, est reconnue comme étant le talon d’Achille des services gouvernementaux combattant Daesh sur le terrain numérique3. En effet, cette messagerie cryptée, permettant à ses utilisateurs d’échanger des messages, photos et vidéos, vante ce qui la rend si populaire, à savoir sa sécurité. Accessible sur la plupart des supports (téléphone, ordinateur, tablette, etc.), cette application permet d’envoyer des messages chiffrés de bout en bout4. En d’autres termes, le message ne peut être déchiffré que par son émetteur et/ou son récepteur, les serveurs de Telegram ne pouvant pas stocker ces informations.
Cette application est appréciée des djihadistes car elle propose des formats de communication différents. Le « secret chat » offre la possibilité à un émetteur et à un récepteur de détruire leurs messages après une certaine durée. Pour dialoguer à plus grande échelle, les « groupes » et les « supergroups » permettent d’échanger avec des destinataires choisis, le nombre de membres pouvant s’élever jusqu’à 5 000. Enfin, les « chaînes » publiques peuvent accueillir un nombre illimité d’utilisateurs.
L’implication de ce réseau social dans la lutte contre le terrorisme et la radicalisation est loin d’être aussi accomplie que Twitter. Les signalements envoyés à Telegram ne sont quasiment pas pris en compte par les dirigeants de la société qui se cachent derrière la liberté d’expression.

Ainsi, l’utilisation de plus en plus fréquente de Telegram par les terroristes laisse à penser que les travaux menés par les géants de l’Internet sont de réels freins à la propagande djihadiste. Le glissement du djihad numérique d’un réseau social à un autre est devenu le problème des services gouvernementaux voulant freiner, voire neutraliser la propagande sur le net. A l’instar du « balloon effet » 5 en Amérique du Sud, théorie désignant le déplacement d’activités criminelles d’une zone géographique à une autre, le problème du djihad numérique s’apparenterait au principe des vases communicants. Ansi, afin d’augmenter l’efficacité de cette lutte, les efforts devraient être menés simultanément par tous les acteurs de l’Internet aussi bien au niveau technique qu’au niveau discursif.

1 Trujillo Elsa, « Pour une éthique de la raison numérique. La vie algorithmique », note de lecture, 17 avril 2015, www.inaglobal.fr

2 Le Monde, « Internet n’est jamais seul, à quelques exceptions près, dans les trajectoires de radicalisation », 01 décembre 2015.

3 https://blog.twitter.com, consulté le Jeudi 18 août


4 Slate, « Telegram, l’application qui permet à Daech de communiquer sans risque », 17 novembre 2015.

5 Wikipédia, Principe de bout-à-bout : « Les messages que vous envoyez à votre destinataire sont chiffrés localement avant même d’être envoyés sur le réseau. Le serveur lui ne fait rien d’autre que relayr le message chiffré et c’est le client du destinataire qui déchiffre le message, la transaction est ainsi sécurisée indépendamment du serveur donnant ses services qui, lui, pourrait être compromis ».


6 Vih.org, La guerre à la cocaïne à l’éprueve de l’effet ballon », 11 mai 2015.

lundi 22 août 2016

Dabiq, ville symbole


Le 24 août 2016 marque le 500e anniversaire de la bataille de Dabiq, épisode militaire qui contribua à façonner le Moyen-Orient. Malgré l’importance de cet événement, il est intéressant de noter que le nom de Dabiq résonne surtout en raison de son association à Daesh.
Ainsi, tout en profitant de cet anniversaire pour évoquer la bataille militaire du XVIe siècle, La Mecanique DAESH entend expliquer à ses lecteurs pourquoi le groupe terroriste attache un intérêt particulier à cette ville syrienne.
 
Dabiq, bataille entre Mamelouks et Ottomans

De 1250 jusqu’à leur défaite face aux Ottomans, les Mamelouks exercent leur influence sur un territoire allant de l’Egypte à la Syrie en passant par la péninsule arabique.
En mai 1516, le sultan mamelouk Qânsûh al-Ghûrî part du Caire avec son armée pour rejoindre Alep en prévision de l’attaque ottomane qui se prépare dans le nord de la Syrie.
L’armée ottomane avait déjà fait la démonstration de l’efficacité de son artillerie contre la cavalerie du chah de Perse Ismail 1
er, fondateur de la dynastie des Séfévides, lors de la bataille de Tchaldiran en 15141. Cette victoire avait permis au sultan ottoman, Selim 1er, d’annexer à son empire l’Anatolie orientale et le nord de l’actuel Irak, facilitant une attaque contre les Mamelouks. Le 24 août 1516, les Ottomans remportent ainsi la bataille de Marj Dabiq2. Quelques mois après, ils s’emparent de l’Egypte en exécutant le dernier sultan mamelouk, Al-Achraf Tuman Bay. La bataille de Marj Dabiq constitue à ce titre un engagement militaire décisif dans l’histoire du Moyen-Orient.

Dabiq, symbole de l’ultime bataille entre les forces du bien et celles du mal

Ville syrienne située à une quarantaine de kilomètres au nord d’Alep, Dabiq a été conquise non sans mal par l’organisation terroriste en août 2014 alors qu’elle ne revêt aucune utilité stratégique dans la région. C’est la valeur symbolique du lieu qui intéresse Daesh. La ville est en effet présentée comme le lieu eschatologique par excellence où l’armée des justes l’emportera sur les forces du mal3. Illustration de la symbolique accordée à Dabiq, le groupe terroriste a donné son nom à son magazine de propagande anglophone. A la sortie du premier numéro, Daesh expliquait que la ville constituait le lieu où se réaliserait la prophétie annonçant la fin des temps :

« En ce qui concerne le nom de ce magazine, il est pris d’un endroit nommé Dabiq situé au nord de la région d’Alep, cet endroit est mentionné dans un hadith qui décrit les malâhim (ce que l’on nomme parfois en français l’Armageddon). L’une des grandes batailles qui aura lieu entre les musulmans et les croisés se déroulera à Dabiq […] Selon ce hadith cet endroit jouera un rôle historique dans la bataille qui emmènera à la conquête de Constantinople puis de Rome.  »

Contrairement aux traditions juive et chrétienne, les prophéties eschatologiques islamiques ne sont pas rédigées en une séquence narrative continue, mais sont évoquées dans des hadiths faisant référence à la fin des temps4. Parmi ceux-ci, tombés le plus souvent dans l’oubli, Daesh a fait renaître de ses cendres le hadith sur Dabiq :

«L’Heure [du Jugement] ne se lèvera pas tant que les Romains ne camperont pas dans le cours inférieur de l’Oronte (al-A‘mâq) ou à Dabiq. Alors s’ébranlera contre eux une armée de Médine, composée des meilleurs habitants de la terre. Quand les deux armées seront sur le point de s’affronter, les Romains diront : « Laissez-nous la main libre avec ceux qui ont pris des prisonniers parmi nous : nous irons combattre ceux-là seulement ». Mais les musulmans répondront : « Non, par Dieu. Nous ne vous laisserons pas la main libre contre nos frères ». Et le combat fera rage. Un tiers [des musulmans] prendra la fuite, vaincu : Dieu n’acceptera jamais leur repentir. Un tiers sera tué : ils seront auprès de Dieu les martyrs les meilleurs. Et un tiers remportera la victoire et ils n’auront plus à craindre de dissension : ceux-là conquerront Constantinople. Et tandis qu’ils se trouveront partager le butin, et qu’ils auront pendu leurs épées aux oliviers, voilà que Satan criera faussement parmi eux : « L’Antéchrist a pris votre place dans vos familles ! ». Ils sortiront alors de Constantinople. Quand ils arriveront en Syrie, Satan sortira contre eux. Tandis qu’ils se prépareront à le combattre et serreront les rangs, voilà que viendra le temps de la prière. Alors Jésus fils de Marie descendra [du ciel] pour diriger la prière. Quand l’ennemi de Dieu le verra, il se dissoudra comme le sel dans l’eau. Et s’il le laissait aller, il se dissoudrait jusqu’à disparaître. Mais Dieu le tuera de la main de Jésus et leur montrera son sang sur la pointe de sa lance. »5


Ce hadith provient du recueil de Abu al-Hussein Muslim ben al-Hajjaj (c.815 - 875), érudit perse considéré par les sunnites comme l’un des plus grands faqîh (juristes musulmans) et théologiens. Selon Martino Diez, l’état de guerre quasi-permanent en Syrie et en Anatolie byzantine au VII et VIIème siècles aurait « pu stimuler la formation de matériel apocalyptique qui inscrit dans ce contexte d’hostilité séculaire les événements terribles liés à l’avènement de l’Heure »6.

D’autres hadiths évoquent également le Jour du Jugement, mais à Damas ou Jérusalem :

« La meilleure garnison de musulmans au jour de la Grande Mêlée sera située à Ghûta, à proximité de Damas, l’une des meilleures villes du Shâm »

Abû Al Dardâ, compagnon du prophète

  •  
« Six signes indiqueront l’approche de l’Heure dernière : ma mort, la conquête de Jérusalem, la peste qui vous emportera comme la peste emporte le mouton, l’augmentation des biens au point qu’on donnera 100 dinars à un homme sans qu’il soit satisfait, puis une épreuve qui entrera dans chaque maison arabe. Puis, une trêve entre vous et les Banou Asfar qui trahiront et vous attaqueront sous 80 drapeaux avec 12000 hommes sous chaque drapeau ».


Mouhammad al-Boukhari, compagnon du prophète

En outre, la récurrence de l’anaphore « L’Heure ne se lèvera pas tant que…» dans le recueil de Muslim ben al-Hajjaj peut laisser penser que plusieurs « scénarios » de « l’Heure » existent7. Contrairement aux arguments développés par Daesh, la bataille de Dabiq ne serait pas l’unique événement annonçant la fin des temps. Selon Martino Diez, c’est parce que l’Etat islamique s’est emparé de la majorité de la Syrie septentrionale qu’il confère « une importance particulière à cette tradition [ou « hadith »]». Cette réappropriation des écrits induit une actualisation des termes du hadith. Les Romains, c’est à dire les Byzantins, doivent être compris comme étant les Occidentaux d’aujourd’hui. Constantinople ayant été conquise par les musulmans en 1453, elle devient Rome pour les membres de Daesh.

Les textes sacrés, un support pour justifier les actions du groupe terroriste

Le messianisme a toujours été l’un des moteurs du monde arabo-musulman. Daesh en a fait une « arme pour galvaniser ses troupes et légitimer ses projets politico-religieux »8. En piochant dans les textes sacrés, l’organisation terroriste tente de construire un discours justifiant ses exactions et son combat. Abou Moussad Al-Zarqaoui9 aurait ainsi déclaré :

« La flamme s’est allumée en Irak et elle va augmenter par la permission d’Allah jusqu’à brûler les armées croisées à Dabiq ».10


La vidéo « See you in Dabiq », diffusée en novembre 2015 par le centre médiatique de l’organisation terroriste, al-Hayat, mettait en scène des chars de l’organisation terroriste roulant vers le Colisée réduit en miettes et une ville de Rome détruite. Elle constituait une mise en images de la volonté de l’Etat islamique de précipiter les événements annonçant la fin du monde. En effet, par le biais de nombreux effets spéciaux, appuyés par une voix off expliquant que l’armée de Dabiq affrontera Rome, détruira les croix et asservira les femmes chrétiennes, cette scénarisation voulait faire croire que la prophétie était en train de se réaliser. Mais en s’attribuant le droit de parler et d’agir à la place de Dieu, les membres de l’organisation islamique oublient que, dans la religion musulmane, seul ce dernier est maître du destin des hommes.



Références bibliographiques :

« L’apocalypse d’hier à demain », Le Monde des Religions, Hors-série, n° 26, juin 2016.

Emma AUBIN-BOLTANSKI avec Claudine GAUTHIER, « Penser la fin du monde », Ouvrage collectif, CNRS Edition, 2014.

Gérard DEGEORGE, « Damas, des origines aux Mamluks », L’Harmattan, 1997.


1 Aujourd’hui Caldiran, près du lac de Van, en Turquie.

2 Marj Dabiq signifie « la prairie de Dabiq » en turc.

3 Les membres de Daesh se considèrent comme cette « armée des justes ».

4 Les hadiths forment un recueil abyssal d’«actes » et de « paroles » du Prophète rapportés par ses compagnons.


6 Docteur en Etudes orientales de l’Université Ca ’Foscari de Venise et directeur scientifique de la fondation Oasis (créée en 2004, elle a pour projet d’étudier les interactions entre chrétiens et musulmans) ; « Pourquoi la revue de l’Etat islamique s’appelle Dabiq », lundi 4 mai 2015, [www.oasiscenter.eu], consulté le 09 août 2016.


8 « L’apocalypse d’hier à demain », Le Monde des Religions, Hors-série, n° 26, juin 2016, p. 66.

9 Responsable d’Al-Qaida en Irak, mort en 2006 à Bakouba (Irak).


10 Dabiq, n°1, 5 juillet 2014.

vendredi 5 août 2016

Le dogme de Daesh : un détournement de la foi islamique


Au travers de sa propagande délétère, Daesh fait sien de nombreux concepts islamiques et les détourne de leur sens originel dans le but de justifier ses exactions.
Cet article entend mettre en évidence la façon dont le groupe terroriste s’approprie le Coran en prenant pour exemples le concept du pluralisme et la notion d’apocalypse.
Le pluralisme affirmé dans le texte
La doctrine islamique du pluralisme découle d’un principe logique : Dieu est Un, Dieu est seule Vérité, Dieu est seule Unicité ; ainsi tout ce qui est autre que lui ne peut être que multiplicité. Pour l’Islam, la diversité de la création n’est que l’expression de la création divine. Le Coran affirme ainsi :

« Si ton Seigneur l’avait voulu, Il aurait fait des hommes une communauté unique, mais ils ont encore des différends, sauf ceux auquel ton Seigneur a fait miséricorde. C’est même pour cela qu’Il les a créés »
[Sourate 11-Verset 118]

« Nous vous avons établis en peuples et en tribus pour que vous vous entre-connaissiez »
[Sourate 49 - Verset 13]

La reconnaissance et la tolérance des autres cultures et croyances fait donc partie intégrante de la pratique de l’Islam. Le passage suivant l’illustre également :

« A chacun de vous Nous avons assigné un plan à suivre. Si Allah avait voulu, certes Il aurait fait de vous une seule communauté. Mais Il veut vous éprouver en ce qu’Il vous donne. Concurrencez donc dans les bonnes œuvres. C’est vers Allah qu’est votre retour à tous ; alors Il vous informera de ce en quoi vous divergez »
[Sourate 5-Verset 48]

Le pluralisme dans les faits

Jamais depuis la mort du prophète les musulmans ne se sont accordés sur une autorité religieuse unique. Pourtant, la nécessité de respecter les différences a rapidement fait consensus parmi les fidèles du prophète dès lors que les principes fondamentaux de l’Islam étaient respectés. L’unicité de Dieu, reconnaître Mahomet comme le prophète et ne pas vénérer des idoles en sont les principaux exemples.

La notion de pluralisme s’est affirmée à la suite d’une succession d’événements. En 656, Ali Ibn Abi Talib1, alors calife, est accusé par Muawiyah Ibn Abi Sufyan2 d’avoir assassiné son prédécesseur le 3ème calife bien dirigé3, Othman.
Refusant de livrer bataille à Muawiyah, Ali s’en remet à l’arbitrage humain et perd sa position de calife au profit de son ennemi. Simultanément, un schisme éclate et les trois principaux courants de l’Islam se forment : le chiisme, le sunnisme et le kharijisme. Ce dernier courant, à l’origine partisan d’Ali, s’en est désolidarisé lorsque ce dernier a remis le choix du calife au jugement humain.
En 661, la secte des Azraqites, issu des Kharijites, a remis en question l’idée de pluralisme. Faisant preuve d’intransigeance dogmatique, les Azraqites considéraient comme apostats ceux qui ne les rejoignaient pas dans leur révolte. Ils appliquaient un véritable terrorisme fanatique en tuant et en réduisant en esclavage tous les musulmans qui n’adhéraient pas à leur doctrine.
Les divergences qui ont donc déchiré les premières générations de fidèles, provoquant l’émergence du sunnisme et du chiisme, et les exactions commises par la secte azraqite, ont par réaction conforté les musulmans dans la nécessité de reconnaître les divergences d’opinion. La secte des Azraqites se servaient de la religion pour masquer des fins politiques. Ils s’autoproclamaient dirigeants légitimes de la communauté musulmane et pratiquaient la conversion forcée (Istirad) alors que de nombreux versets rejetaient toute coercition en matière religieuse :

« Si ton Seigneur l’avait voulu, tous les habitants de la terre sans exception auraient cru ; voudrais-tu contraindre les gens à devenir croyants »
[Sourate 10-Verset 99]

« Pas de contrainte en matière de religion »
[Sourate 2-Verset 256]

Difficile de ne pas voir les similitudes entre Daesh et les Azraqites. A la manière de cette secte du début de l’ère islamique, l’organisation terroriste considère comme licite le fait de tuer tout homme qui n’adhère pas à son interprétation de l’Islam. Détruire les biens, massacrer ou asservir les femmes et les enfants des apostats devient alors pour eux légitime. Ainsi, Daesh, tout comme les Azraqites, a détruit toute idée de pluralisme au sein de l’islam.

Daesh animé par une vision apocalyptique
« La connaissance de l’Heure est auprès d’Allah ; et c’est Lui qui fait tomber la pluie salvatrice ; et Il sait ce qu’il y a dans les matrices. Et personne ne sait dans quelle terre Il mourra. Certes Allah est Omniscient et Parfaitement Connaisseur ».
[Sourate 31-Verset 34]
Les musulmans considèrent que seul Dieu sait de quoi sera fait l’avenir. Daesh s’écarte à cet égard des autres mouvements djihadistes dans le sens où, au lieu d’attendre que Dieu provoque la fin des temps, l’organisation espère la précipiter par ses agissements. A partir d’une simple citation, le groupe terroriste se proclame de l’armée des justes citée par le prophète :
« La meilleure garnison de musulmans au jour de la Grande Mêlée sera située à Ghûta, à proximité de Damas, l’une des meilleures villes du Shâm »
Abû Al Dardâ, compagnon du prophète

Daesh se dote des attributs du Mahdî, littéralement « le bien-dirigé », figure de Messie qui guidera les croyants lors de la bataille finale contre l’Antéchrist :
« Il reçoit le soutien des gens de l’Orient, dote ses armées d’étendards noirs et s’était couvert la tête d’un turban noir »
Ibn Kathir, compagnon du prophète

En se parant ainsi, Daesh espère légitimer son image auprès de ses potentielles recrues en se rendant conforme à la prophétie. L’organisation justifie ses attaques au Levant pour lutter contre l’Antéchrist avec le Hadith suivant :

« L’heure ne sonnera pas avant que les Rum (Byzantins) ne s’établissent à A’maq ou à Dabiq, et qu’une armée, composée des meilleurs hommes de la terre en ce jour, ne se porte au-devant d’eux (…) c’est quand ils seront arrivés à Damas que le Messie apparaîtra »
Abou Houraira, compagnon du prophète

A la question « Daesh est-il islamique ? » nous pouvons répondre « oui ». Effectivement, Daesh est une secte d’inspiration islamique mais elle n’est en aucun cas l’Islam.
En faisant fi du pluralisme, Daesh se déleste d’un concept essentiel de l’Islam, celui de la paix par l’acceptation de la diversité. En effet, contrairement à la lecture rétrograde du Coran faite par Daesh et les « savants » que cette secte prend pour guides4, celui-ci établit l’universalisme de la révélation ainsi que la diversité inter et intra religieuse.
Enfin, en s’appropriant l’eschatologie islamique, Daesh s’arroge purement et simplement le droit de « provoquer » une prophétie dont, selon le texte saint de l’islam, seul Dieu devrait être maître.

« Allah n’aime pas les insolents pleins de gloriole »
[Sourate 31 -Verset 18]


Références bibliographiques :
Le Coran 
MONTGOMERY WATT, W., Islam and the Integration of society, Abingdon: Routledge and Kegan Paul Ltd, 1961. 
SEDDIKI, Z., La Pluralité dans l’Islam, Tawid, 2005. 
« L’apocalypse d’hier à demain », Le Monde des Religions, Hors-série, n° 26, juin 2016.

1 Fils d’Abû Tâlib, oncle du prophète Mahomet, il est également son gendre. Il a été le quatrième calife de l’Islam de 656 à 661.



3 Terme qualifiant les quatre premiers califes de l’Islam qui ont connu le prophète de son vivant.


4 Entre autres Sayyid Qutb et Ibn Taymiyya.

mercredi 20 juillet 2016

Françaises, Français, réveillez-vous !


A la suite des attentats de Charlie Hebdo et du vendredi 13 novembre un élan de patriotisme et de fraternité laissait penser que la France se réveillait d’un coma dans lequel elle s’était plongée depuis de nombreuses années. L’identité, l’unité, la résilience ! Des mots qui ont marqué notre pays et son histoire. Mais la France s’émeut de la barbarie aussi vite qu’elle l’oublie. Le temps de l’indignation, malgré son ampleur, n’a pas suffit à influer sur notre comportement de citoyen. L’esprit civique ne s’arrête pas dans les urnes et la responsabilité commune devrait s’imposer naturellement, bien souvent avant la satisfaction de nos intérêts immédiats.
Mais que faisons-nous ? Allons-nous réveiller nos consciences citoyennes ? Déciderons-nous de raviver en chacun de nous le sens de l’engagement et du courage ? Ou choisirons-nous d’écouter passivement le cri de détresse qui saigne notre pays de part en part ?
Dans tous les domaines (exactions, cibles innocentes, utilisation d’enfants à des fins terroristes, abus sexuels des femmes), Daesh s’est fait du pire une stratégie. L’utilisation de la sauvagerie sous toutes ses formes demeure le moyen privilégié par l'organisation terroriste pour imposer sa volonté et embrigader ses futures recrues. L’outil indispensable à cet objectif n’est, ni plus ni moins, l’Internet. Révolution du XXème siècle et garant d’une nouvelle forme d’expression, l’Internet a doté les individus de nouveaux canaux de communication. Daesh l’a bien compris et a fait preuve d’innovations dans la mise en place d’une stratégie expansionniste sur la toile. Jamais les réseaux sociaux, et plus largement l’Internet (forums, blogs, sites internet, etc.) n’ont connu un djihad médiatique aussi offensif. Mais que serait Daesh sans les réseaux sociaux ? Que serait l’hydre de guerre sans son outil de recrutement et de propagande ? Pas grand-chose. Et l’organisation terroriste le reconnait, les médias constitueraient 50% de leur combat. 
   
La nécessité de nous engager avec clairvoyance et détermination en ne discriminant personne est aujourd’hui indispensable. Le mal et la souffrance sont là, le dernier attentat de Nice nous le rappelle douloureusement. Cette intrusion perverse nous plonge à nouveau dans un moment de deuil national. Il est néanmoins de notre devoir de rester lucide face à l’adversité et de ne pas se laisser envahir par l’horrible. Paralyser nos actions est l’objectif poursuivi par l’organisation terroriste.
Le collectif de La Mécanique DAESH invite tous les citoyens français à devenir plus actifs dans le monde du numérique. Désamorcer la dangerosité des islamistes en combattant la propagande salafo-djihadiste sur l’Internet relève de notre devoir de citoyen. Notre démarche doit être construite et concertée. C’est pourquoi, nous proposons à tous les citoyens voulant mettre un terme à la barbarie et la sauvagerie de se joindre à notre collectif en produisant des articles percutants et de qualité. Vous pouvez nous joindre par message privé sur Twitter ou par mail à cette adresse : lamecaniquedaesh@gmail.com. Toute contribution qui offrira une approche riche et diversifiée sera soumise au collectif avant publication.
Nous vous incitons également à dénoncer tout contenu ou comportement faisant l’apologie du terrorisme sur l’Internet et les réseaux sociaux via https://www.internet-signalement.gouv.fr/PortailWeb/planets/Accueil!input.action.
Nous profitons de ce billet d’humeur pour remercier nos lecteurs et nos followers. Grâce à leur aide, leurs conseils et l’écho qu’ils apportent à notre travail, nos actions peuvent aboutir pour faire reculer la propagande délétère de Daesh sur la toile. Nous ne possédons pas de fusils pour nous battre contre la folie meurtrière du terrorisme mais nous avons notre esprit pour éclairer l’obscurantisme de ses actions. La menace qui touche la France, et bien d’autres pays de ce monde, justifie notre engagement, notre mobilisation et notre volonté à défendre la France, la République et ses valeurs.

mercredi 13 juillet 2016

Daesh : une propagande destinée à qui, et à quelle(s) fin(s) ?


« On donne à Daesh une importance médiatique démesurée », Inaglobal1

 « La philosophie nous enseigne à douter de ce qui nous paraît évident. La propagande, au contraire, nous enseigne à accepter pour évident ce dont il serait raisonnable de douter. »
Aldous Huxley, Retour au meilleur des mondes.

Les messages de l’organisation terroriste ne se limitent pas à des revendications ou des discours religieux mais font l’objet de « produits » médiatiques dignes d’agences de marketing ou de publicité, ce qui peut paraître curieux pour un groupe paramilitaire qui se présente comme l’unique représentant sur terre de la volonté et de la justice divines.
La violence à outrance de ses productions, les moyens matériels et humains alloués à ses sociétés de productions, comme "El Hayat Media Center" ou « An Nûr Media », et à leurs unités de reportage sur le terrain, copiées sur les « combat camera teams » des armées occidentales, sont révélateurs d’une réelle politique de saturation de l’espace médiatique. Cette pratique peut renvoyer à l’outil de destruction du libre-arbitre mis en place par Joseph Goebbels au profit de l’idéologie nazie.
Notre attention est également attirée par les codes utilisés dans les produits médiatiques de Daesh similaire à ceux de l’Occident, contre lesquels l’organisation se pose en opposition frontale. Ce paradoxe est à noter et prend tout son sens si l’on admet que la propagande de Daesh pourrait avoir pour cible première l’Occident, comme le démontre l'utilisation de langues occidentales pour des publics ciblés ou les mises en scènes dignes d’un péplum.
Soit, admettons-le, Daesh a mis en place un outil de propagande à la mesure de ses aspirations hégémoniques, mais quels sont les enseignements que nous pouvons en tirer ? La mise en œuvre d’une propagande orchestrée, structurée et dotée de moyens conséquents est un outil dans lequel l’organisation n’aurait pas investi si elle n’en attendait pas des effets en retour.

Un outil d’appui aux combattants
L’obtention d’un ascendant sur le terrain
Lors de la prise de Mossoul en Irak en juin 2014, les hommes de Daesh étaient moins nombreux que les policiers de la ville. Néanmoins, la violence des images diffusées et l’horreur des supplices mis en scène sur les réseaux sociaux ont terrorisé la population et les forces de l’ordre, au point que les groupes armés de Daesh ont pu prendre la ville sans rencontrer de résistance notable. Le rapport de force a ainsi pu être inversé grâce aux effets bien réels de l’horreur véhiculée par l’image.

Un effet de sidération sur les opinions publiques
Dans le même ordre d’idées, la violence et la cruauté des images, mises en scène avec emphase, provoquent un état de choc chez le spectateur et inoculent un germe de la défaite au sein des démocraties qui s’opposent à l’organisation dite « État islamique ».
Par ailleurs, le principe des exécutions-spectacles est utilisé par l’organisation terroriste afin de transmettre une idéologie de l’obéissance et interdire tout doute sur la culpabilité du supplicié. Elles ont vocation à dissuader ceux qui pourraient s’opposer à la règle imposée, par la peur du châtiment.
Bref, c’est une forme de prise de pouvoir sur les opinions publiques locales…

Un outil de recrutement


« Le dessin sur daesh refusé du Weekend », Les humeurs d’Oli2

 
Les techniques de combat de Daesh, faisant largement appel à l’usage de chair à canon et de combattants-suicide, nécessitent par la force des choses un renouvellement permanent des combattants, que seule une stratégie cynique de recrutement de masse permet d’obtenir.

Pour celles et ceux qui rêvent d’aventure et d’action, la présentation d’un Levant idéalisé, scénographié comme une superproduction hollywoodienne, les incite à venir combattre bien loin de la dure réalité du quotidien.

Les films sont des vecteurs d'influence, d'attraction et de séduction très efficaces. La cause est présentée comme sacrée, alors qu’elle ne sert en réalité que les intérêts très prosaïques de quelques privilégiés du système. C’est une escroquerie intellectuelle qui fonctionne comme ces lampes aux ultraviolets destinées à électrocuter les insectes…

La cible de Daesh n’est en aucun cas constituée par les érudits de l’Islam, ni les intellectuels laïcs, qui fuient spontanément cette hydre malade. Il s’agit davantage d’un terreau inculte en quête de sens et d’action, en échec dans sa vie personnelle, sociale et spirituelle, qui sera bien plus malléable et qui acceptera plus facilement d’aller sacrifier sa vie dans un attentat-suicide, après une préparation psychologique froidement adaptée.

Des vidéos, sonorisées par des nasheed - ces chants a capella reconditionnés pour correspondre à la représentation mentale de l’organisation - et un discours idéologique superficiel qui se focalise sur l’aspect ludique et festif du djihad, cherchent à obtenir un pouvoir d’attraction fort sur des adolescents immatures.  Les pulsions de mort et les pulsions de vie s’entremêlent dans un ballet qui a pour vocation de fasciner les futures recrues.

Daesh a bien retenu la leçon de ces sectes qui recrutent des laissés-pour-compte au moyen de sondages sur l’épanouissement personnel. Cette machine à broyer les êtres a industrialisé le processus en utilisant des moyens de diffusion de masse, comme les réseaux sociaux.

Quelques mystificateurs machiavéliques, confortablement installés dans des territoires sous contrôle, utilisent des techniques de manipulation des masses qui auraient fait pâlir les Nazis de jalousie.

Un outil d’autojustification et de légitimation

Daesh souhaite faire croire à sa toute-puissance, son invincibilité.
C’est un des stigmates de la projection de l’égo démesuré de son chef, calife autoproclamé à la place du calife, qui veut nous faire croire qu’il transcende la réalité.

C’est aussi un moyen de galvaniser ses propres troupes, de créer des mythes artificiels et de les illustrer. Daesh détourne des versets du Coran et utilise l’iconographie des figures politiques du monde arabe médiéval pour les modeler à son avantage. Son exégèse inavouée des textes sacrés lui permet de faire dire au Prophète ce qui l’arrange et de récupérer à son profit l’image du cavalier arabe guerrier et victorieux. Mais Daesh ne trompe personne…

Il y a là une volonté de construire une véritable mythologie factice au moyen de récits épiques fondateurs, de s’inscrire dans l’imaginaire universel pour véhiculer un embryon de doctrine qui fascinera les faibles.

Les productions médiatiques de Daesh proposent aussi un grand nombre d’articles et de reportages sur des sujets de société et vantent souvent les mérites de la vie rêvée au Levant. C’est un moyen de copier les caractéristiques d’un État légitime, de s’auto-congratuler sur la réussite supposée du « modèle », qui permet à la fois de se rassurer et de montrer des villages Potemkine à ceux qui veulent bien y croire.

Un outil de dissimulation

Quand on n’a pas les moyens de restaurer une ruine, on la peint.

C’est une stratégie adoptée par Daesh, qui, en magnifiant son action par l’image et en surévaluant ses victoires sur le terrain, tente de dissimuler le fait que son emprise sur les territoires asservis ne fait que décroître, comme une peau de chagrin. Selon une analyse de la société américaine IHS3 (voir également notre ancien article ici), Daesh aurait perdu 12% de son territoire en Irak et en Syrie depuis janvier 2016. Palmyre et Fallouja sont les plus grandes défaites de l’organisation en 2016. 


Daesh cache sa faiblesse par un regain de communication d’intoxication, en tentant des diversions fortement médiatisées, comme sa supposée expansion en Asie, ou, plus tristement dramatique, par des attentats aveugles. Le terrorisme est l’arme du faible, pas celle d’un Etat assumé et rayonnant.

Est-ce que cette propagande, de plus en plus active, poussée à son paroxysme, ne serait pas un simple cache-misère, une preuve de plus que Daesh est aux abois, aux antipodes de la puissance inébranlable revendiquée ?

Sa politique de recherche de statut de marque déposée sera à terme un échec. A placer son combat sur le terrain de l'imaginaire, la marque commerciale DAESH® veut nous faire croire qu’elle se porte bien, mais la publicité mensongère finit toujours par se retourner contre son concepteur.

Et alors ?

Ces observations devraient amener à s’interroger tous ceux qui servent de relais, volontaire ou involontaire, à cette propagande. Les internautes qui facilitent la diffusion de ces supports ont un effet mécanique sur leur dissémination, même s’ils le font en vue de les critiquer. Ce n’est de toute façon pas la raison qui permettra de contrer un dispositif manipulatoire fondé sur des ressorts passionnels.

Toute cette propagande n’a vocation qu’à dissimuler la faiblesse et les aspirations très prosaïques de Daesh, à instrumentaliser les hommes et les cultures au profit de sa quête de puissance, qui est son seul et médiocre intérêt, à court terme.

Une raison de plus de ne pas craindre Daesh.


1 www.inaglobal.fr/presse/article/donne-daech-une-importance-mediatique-demesuree-8895
2 www.humeurs.be/tag/verviers/page/5/

 3.Press.ihs.com/press-release/aerospace-defense-security/islamic-state-caliphate-shrinks-further-12-percent-2016-ihs











mardi 28 juin 2016

Quelle communication pour Daesh à l’heure de la défaite ? Focus sur le discours d’Al-Adnani

Aculée par la coalition aussi bien sur le terrain que dans la sphère numérique, l’organisation terroriste Daesh est en perte de vitesse et tente par tous les moyens de re-galvaniser le moral de ses troupes. Le dernier discours du cheikh Abou Mohammed Al-Adnani, porte-parole de l’Etat Islamique, nous donne une idée de la nouvelle stratégie de communication de l’organisation. Pour la première fois, Daesh admet implicitement ses pertes et marque ainsi une rupture avec les précédents discours. Conscients de leur déliquescence avancée, les chefs de l’Etat Islamique n’ont d’autre recours que d’admettre leurs pertes, même minimisées, en tentant toutefois de restructurer un réel déjà fantasmé par les membres embrigadés de l’Etat Islamique.

Un discours qui tente de restructurer le réel pour inciter les membres de Daesh à passer l’action

Dans son discours, Al-Adnani s’adresse à trois catégories de personne : la coalition, et plus particulièrement les Etats-Unis ; les musulmans formant la Ummah de Mohammad et les soldats de l’Etat Islamiques. Chaque cible renvoie à un thème particulier : la défaite et le mensonge des croisés ; le devoir d’ordonner l’adoration d’Allah et de soutenir l’Etat Islamique ; le passage à l’action pour les moudjahidines du Califat. Ces thèmes sont amenés crescendo pour atteindre l’apogée dramatique : l’action, le meurtre.

L’orateur place son discours sur le ton de la défiance et cherche à faire renaître l’espoir perdu des soldats du califat. Forcé de reconnaître ses défaites, Daesh ne peut plus mentir à son auditoire et se résout à prendre de la distance avec le narratif qui était le sien depuis la création du Califat. La promesse d’un Etat fort, sans faille ni faiblesse, déployant ses tentacules sur l’ensemble des terres promises, ne peut plus être tenue. Et pour cause, les cadres de l’organisation sont aujourd’hui dans l’incapacité d’assurer la gouvernance, à délivrer les services élémentaires et définir son territoire. Ainsi, l’anémie handicapante de l’Etat Islamique mine le narratif de succès et force les communicants à utiliser divers subterfuges dans le but de persuader leurs cibles.

C’est dans la redéfinition de la notion de victoire et de défaite qu’Al-Adnani essaie de réorienter le positionnement de la communication de Daesh. L’orateur emploie des arguments quasi-logiques1 qui positionnent son discours à mi-chemin entre le démonstratif et le persuasif. Il oriente son discours grâce à une argumentation fondée sur la structure du réel. Divers arguments, tels que l’exemple, l’illustration ou l’analogie, sont destinés à donner une intelligibilité au réel en lui attribuant des structures, dans le but d’offrir à son auditoire une nouvelle façon de percevoir le monde. Ainsi, bien conscient des pertes infligées par la coalition, il essaie de regagner le cœur des moudjahidines en affirmant que la victoire est assurée par Allah et que la défaite n'arrivera que le jour où l’ennemi vaincra tous les musulmans sur terre :

« Par Allah nous n’avons pas été trompés. Et annoncez aux Al Salûl la nouvelle de ce qui leur nuira très prochainement, par la permission d’Allah. Ils seront les premiers défaits si Allah le veut. »
  •  
« La victoire n’a lieu qu’avec la défaite totale de l’ennemi. Ou crois-tu, ô Amérique, que la défaite réside dans le fait de perdre une ville ou un territoire ? […] La défaite consiste en la perte de la volonté et du désir de combattre.»

La victoire résiderait donc dans la résilience et la capacité des soldats à affronter la situation insoutenable qui les touche. Tout au long du discours, Al-Adnani flatte l’égo surdimensionné des combattants en leur promettant la victoire. Cette technique de manipulation stimule en fait un désir d’existence et de plaisir face à l’adversité :

« L’épreuve fut immense et la souffrance grandissante jusqu’à ce que nous perdions la stabilité dans les villes. Mais cela ne fit qu’augmenter l’endurance et la certitude des mujâhidîn. […] alors nous sommes victorieux, quelle que soit la forme, nous sommes victorieux. Il s’agit de la réalité par Allah, et non de vains slogans. Les véridiques, parmi les soldats de l’Etat Islamique et ses commandants, l’ont écrit par leur sang. […] O soldats de l’Etat Islamique, revoyez et soignez votre intention, réformez votre volonté et réjouissez-vous car vous êtes victorieux, par Allah. »


Un discours performatif qui lance des appels aux « loups solitaires »
Mohammed Al-Adnani est devenu aujourd’hui une des figures incontournables de l’EI. Il jouerait même un rôle supérieur à celui de simple porte-parole. Selon les services de renseignement occidentaux, il serait en effet le « Ministre des attentats »2. Il serait également chargé de « superviser les campagnes de terreurs en occident » et de motiver les potentiels djihadistes susceptibles d’organiser des attaques isolées. Les tueries qui ont ensanglanté les Etats-Unis et la France ces dernières semaines, pourraient se généraliser à l’avenir en Occident.

Tout au long de son discours, Al-Adnani fait usage d’actes de langage. La théorie des actes de langage soutient que dire c’est faire3. En effet, l’individu accomplit un certain nombre d’actes en s’exprimant. Cette théorie considère « le langage comme une action et non pas comme simple véhicule d’information »4. C’est ce que l’on appelle la valeur performative du discours. La performativité est « le fait pour un signe linguistique de réaliser lui-même ce qu’il énonce»5. Ces actes de langage sont couramment utilisés par la propagande de Daesh. Elle incite l’audience à rejoindre ses rangs ou à s’engager dans un combat individuel. L’agressivité et l’offensive narrative dont fait preuve Ad-Adnani raffermissent le caractère performatif du discours. L’orateur utilise également des injonctions pour inciter les auditeurs à passer à l’acte durant le mois du Ramadan :

« Voici que le mois du Ramadan est venu à vous, le mois de la bataille et du jihâd, le mois des conquêtes. Alors préparez-vous et activez-vous. Que chacun d’entre vous prenne soin de le passer en combattant dans le sentier d’Allah, recherchant avec espoir ce qui se trouve auprès de Lui, afin d’en faire – par la permission d’Allah – un mois de désolation pour les mécréants partout dans le monde […] alors ouvrez-leur la porte du jihâd et faites de leur action un sujet de regret pour eux. »

C’est ainsi qu’Al-Adnani a incité Larossi Abballa à commettre le meurtre d’un policier et de sa femme dans les Yvelines. La vidéo d’Abballa, réalisée au domicile des victimes après leur assassinat, ce qui ajoute une intensité tragique à la scène, est une réponse directe aux consignes d’Al-Adnani. Abballa témoigne de l’importance du discours de son chef et appelle les musulmans de France et d’ailleurs à agir sous le nom de Daesh durant le mois du Ramadan.

Le « loup solitaire » est un membre se revendiquant de l’Etat Islamique et perpètre des attaques non-coordonnées avec la maison mère de l’organisation. Son initiative isolée n’est toutefois pas sans liens avec les réseaux islamistes, grâce auxquels il peut mettre au point son action. Ainsi, la structure et l’orientation du discours d’Abballa juste avant sa mort laissent penser qu’il a reçu une aide de la part des « frères » dans sa construction.

Par ailleurs, dans plusieurs de ses discours, Al-Adnani encourageait déjà les soldats du califat à utiliser n’importe quelle arme disponible :

« Si vous ne pouvez pas faire sauter une bombe ou tirer une balle, débrouillez-vous pour vous retrouver seul avec un infidèle français ou américain et fracassez-lui le crâne avec une pierre, tuez-le à coups de couteau, renversez-le avec votre voiture, jetez-le d’une falaise, étranglez-le, empoisonnez-le »

Enfin, dans son dernier discours, il appelle à tuer des civils, qu’il considère comme des mécréants. Cette déclaration est intéressante dans la mesure où elle s’oppose au narratif de recrutement sur l’Internet. En effet, Daesh arrive à embrigader et enrôler des individus, et plus particulièrement des femmes, en demandant de venir en aide à la population oppressée par le régime de Bachar al-Assad.

« Et sachez que le fait que vous visiez ce qu’on appelle les civils nous est préférable et plus aimé car c’est plus douloureux pour eux, plus nuisible et plus dissuasif. »


Les « loups solitaires » tiennent donc un rôle de plus en plus important dans la stratégie des djihadistes. Ce mode d’action est mis en avant par Daesh qui peine à assurer l’organisation d’attentats depuis le Sham. En sérieuse difficulté, l’Etat Islamique lance des appels à l’action pouvant être entrepris par n’importe quelle personne se proclamant moudjahid. Ainsi, les communicants de l’organisation tentent de réorienter leur narratif dans le but d’estomper leurs défaites et de regagner la motivation de leurs membres pour les pousser à l’acte.
  
1 Définition de l’argument quasi-logique par Chaïm PERELMAN : les arguments quasi-logiques « prétendent à une certaine forme de conviction, dans la mesure où ils se présentent comme comparables à des raisonnements formes, logiques ou mathématiques ».  2 France Info, « Comment l’Etat Islamique » encourage et suscite les « loups solitaires », 14 juin 2016. 3 John Langshaw Austin « Quand dire c’est faire », 1962. 4 www.masterfpmi.fr « Formes et normes de l’identique en analyse du discours ». 5 Chaïm PERELMAN, Traité de l’argumentation, Editions de l'université de Bruxelles, 2008.