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lundi 6 juin 2016

De l’espoir à la désillusion : les soldats perdus du califat

« Partir en Syrie, c’est tenter d’exister ailleurs »1. Un leurre rattrapé par la réalité du terrain.
De nombreux étrangers partis rejoindre l’organisation terroriste sont aujourd’hui désillusionnés et tentent de fuir les lignes de front2. Le mythe du Moudjahid véhiculé par la propagande de Daesh s’effondre peu à peu. « Le mensonge comme l’huile flotte à la surface de la vérité »3 et l’idéal tant revendiqué par les soldats du califat se confronte aujourd’hui aux limites de la réalité.



L’interview réalisée et menée par le journaliste Bilal Abdulkareem sur la chaine Youtube « Face the Truth », nous offre la vision d’un ex-membre de Daesh, Abu Mohammed, ayant fui l’organisation terroriste. La Mécanique Daesh vous propose d’écouter deux extraits poignants, montrant qu’une vérité accommodante n’est autre qu’une vérité accommodée.











Ainsi, les discours politiques sont en décalage avec les actes. Et les témoignages des déserteurs mettent en lumière l’écart entre l’espoir fondé sur une communauté musulmane fantasmée et sublimée par les cadres de Daesh, et la réalité du terrain. Nombreux sont les membres de cette organisation qui ne souhaitent pas participer aux querelles intestines entre les milices djihadistes. D’autres font état de discriminations raciales entre combattants et d’abus de pouvoir de certains groupes : « Des déserteurs soulignent encore une fois l’écart vertigineux entre les attentes et la réalité. En fait, 8,5 % de tous ceux qui ont quitté le groupe citent les tensions ethniques ou raciales comme motif de leur départ. Un certain nombre de combattants ont expliqué, par exemple, comment ils avaient l’impression que certains groupes jouissaient de privilèges et comment le groupe auquel ils appartenaient était utilisé comme de la simple chair à canon »4.



Pour les autres, ils sont écœurés par la sauvagerie de l’organisation et « son mépris de la vie humaine ». Le témoignage d’Ali, repenti de Daesh, éclaire en ce sens les exactions commises par la Hisbah (police religieuse) à l’égard de la population. En guise d’avertissement, elle aurait exposé durant plusieurs semaines le cadavre d’un « jeune de 14 ans égorgé au prétexte qu’il avait arrêté la prière »5. Selon l’étude menée par le Service Canadien du Renseignement de Sécurité (SCRS), plus de 21 % des déserteurs signalent « la corruption et la barbarie » comme motif de leur départ. Saddam Jamal, combattant syrien ayant rejoint l’Etat islamique avant de faire défection, soulignait les atrocités commises à l’égard de la population : « Ils détruisent sans le moindre scrupule un immeuble entier rempli de femmes et d’enfants pour tuer une seule personne ». Pour un autre combattant, tuer serait devenu un plaisir malsain, d’une violence extrême : « Ce n’est ni une révolution, ni un djihad, mais bien un massacre ». David Thomson, journaliste à RFI, fait également état de la légitimité de la violence au sein de la matrice Daesh : « un djihadiste issu de la grande délinquance, qui avait déjà du sang sur les mains avant de se convertir, me disait même que son passé en tant que criminel le renforçait dans sa vérité, dans la mesure où ce passé le rapprochait des compagnons du Prophète Mohammed, passés de la violence séculaire à la violence religieuse. Cette personne a intégré la police islamique, et il m’a un jour confié qu’il prenait du plaisir à tuer des gens. Dans son cas, le djihadisme lui a permis de légitimer sa violence, il lui a offert une raison d’assouvir totalement ses pulsions meurtrières »6.



Lâches et désespérés, les écorchés vifs du califat sont confrontés à leurs malheurs



Mais la désillusion ne s’arrête pas là. Acculés par les frappes de la coalition, les soldats de l’organisation terroriste sont touchés aussi bien sur le terrain qu’au portefeuille. Perte de territoire, augmentation des impôts, baisse des salaires et conditions de vie de plus en plus difficiles, les combattants de Daesh ont perdu en motivation et en vitalité. Le moral des troupes est aujourd’hui au plus bas. Cette constatation est notamment liée à l’augmentation du nombre de djihadistes fuyants les rangs de l’Etat islamique. « On assiste à une augmentation du nombre de désertions, à une baisse de moral. On voit qu’ils ne peuvent plus payer. On les voit essayer de quitter Daesh » assure le général américain Peter Gersten7. Selon lui, le nombre de soldats étrangers voulant rejoindre l’organisation terroriste aurait chuté d’environ 90% : de « 1.500 à 2.000 » soldats chaque mois il y a un an, Daesh comptabiliserait «  environ 200 » recrues aujourd’hui.



Et pour cause, les réalités du terrain ne donnent pas envie aux recrues étrangères tentées par le djihad de partir au Sham. La vidéo, postée le 27 avril sur Youtube par le site numérique d’informations Vice News, dépeint une réalité gênante que les djihadistes se gardent de dévoiler. Ces images de guerre, filmées à l’aide d’une caméra GoPro par un combattant de Daesh, font état de l’incapacité de ces soldats à combattre et mettent en lumière des conditions opérationnelles déplorables. Enervement, stress, gestes imprécis, cet amateurisme fait plus particulièrement écho au manque de préparation militaire des « soi-disant » soldats. Sans aucun entraînement, ni même un matériel et un équipement adéquats, leur incompétence est ici criante.



Face à tant d’ignorance et d’improvisation, les combattants n’ont d’autre recourt que de faire de faux certificats médicaux pour éviter d’aller au combat8. Cette pratique aurait pris des proportions telles qu’elle aurait fait l’objet de mises en garde par les cadres de Daesh : « Aux frères médecins […] nous rappelons qu’une attestation médicale est l’équivalent d’un témoignage et que tout médecin qui écrira de faux documents devra rendre des comptes »9. Nous sommes loin de l’image du vaillant soldat que véhiculent les messages de propagande. Le manque de courage souligne la faiblesse morale et psychologique du combattant. Le rêve initial de la jeune recrue s’effondre et ses idéaux peu fondés se volatilisent… Courage, fuyons !



Et pourtant, ce n’est pas faute de doper les troupes pour en faire des machines de guerre passives et obéissantes. La prise de Captagon10 par les combattants de Daesh est une pratique courante. L’objectif recherché ? Faire de ces êtres humains des moutons, adoptant une attitude résolument décidée, dénuée de morale et d’états d’âme. Drogués et déphasés, les combattants éprouvent une euphorie intense qui leur permet de ne ressentir ni peur ni douleur et d’adopter un comportement mécanique et déshumanisé. Faisant partie de la famille des amphétamines, cette drogue stimule la production de dopamine et améliore la concentration. Le Pr Jean-Pol Tassin détaillait à Science et Avenir11 que le Captagon « entraîne une résistance à la fatigue, une vigilance accrue et une perte de jugement. Elle donne l’impression à celui qui la consomme d’être tout puissant, d’être le roi du monde ». Une fois de plus, la dissension entre l’image du valeureux guerrier islamique que prétendent être les djihadistes et celle d’un simple camé se donnant du courage avant de partir au front, est flagrante.



Tout ceci constitue des éléments permettant de montrer que la propagande n’est pas la réalité, mais bien un outil de manipulation. La désillusion gagne les cerveaux, les jeunes recrues s’aperçoivent qu’elles ont été bernées. Il ne reste que les larmes, le chagrin et la peur. Le Califat d’al-Baghdadi est loin d’offrir une société harmonieuse et égalitaire. Les cadres de l’Etat islamique sont perçus par ses membres comme « corrompus, hypocrites et indifférents face à la souffrance »12 et n’hésitent pas à corriger sévèrement les soldats voulant fuir. Fortement réprimés par les dirigeants de l’EI, les désertions et les séditions sont considérées comme une haute trahison faite à la Dawla (l’Etat). De la prison à l’exécution, des châtiments sont réservés aux membres de l’organisation islamique voulant sauver leur peau des batailles perdues d’avance.



Endoctrinés, drogués et utilisés comme de la chair à canon, les soldats du califat ne sont que les exécutants de chefs incapables de les guider au combat. On a coutume de dire qu’un soldat est à l’image de son chef. Quelle est donc la vraie nature de ces chefs-là ?


1 www.neonmag.fr « Moi, Mourad, ancien djihadiste », 26 novembre 2015. 2 Al-Qaïda, l’EIIL et leurs héritiers, Service Canadien du renseignement de sécurité, mai 2016, page 91 à 96. 3 Henryk Slenkiewicz 
4 Ibid.   5 BFM TV, Jihad : déçu par Daesh, il se livre à la police française à son retour de Syrie, 27 juillet 2015.   6 www.nonfiction.fr, entretien avec David Thomson, « Tuer pour exister, et mourir »7 20 Minutes, Les combattants de Daesh se font porter pâles pour éviter d’aller au front, 28 avril 2016. 8 Ibid. 9 Ibid. 10 Drogue de synthèse dérivée de l’amphétamine 11 Lise Loumé, Qu’est-ce que le captagon, la drogue des djihadistes ?, Science et Avenir, le 17 novembre 2015. 12 Ibid.

lundi 25 avril 2016

Quelle stratégie pour Daesh en Libye ?


Alors que Daesh essuie de nombreux revers en Irak-Syrie, les médias occidentaux et la communauté internationale font état de l’inquiétante progression du groupe terroriste sur les terres libyennes. La Libye serait un point de chute et une nouvelle tête de pont, donnant un second souffle aux intentions expansionnistes de l’organisation.
La fragilité politique, une condition nécessaire à la conquête d’un nouveau territoire
Cinq ans après la chute du dictateur Mouammar Kadhafi, les espoirs des mouvements révolutionnaires nationaux se sont transformés en chaos, enlisés par de nombreuses milices armées émergentes dans le pays. Une scission territoriale, vieille de plusieurs centaines d’années, réapparait sous le regard inquiet des Libyens combattant pour la libération. Deux parlements, deux gouvernements se disputent la légitimité de la Libye. D’un côté, situé à l’Ouest du pays, le gouvernement de Tripoli. Ce gouvernement islamiste, non reconnu par la communauté internationale, est soutenu par la coalition de milices islamistes, Fajr Libya. A sa tête, Abdelhakim Belhadj, un ancien combattant d’Al-Qaïda dont la seule motivation, sous l’ancien régime, était de destituer le colonel Kadhafi. Troquant son treillis pour le costume, Belhadj se dispute aujourd’hui le territoire libyen avec son nouvel ennemi public, le général Haftar. Ce dernier est le chef militaire du gouvernement de Tobrouk, situé en Cyrénaïque, à l’Est du pays. Issu des élections de 2014, ce gouvernement est reconnu par les principaux acteurs de la scène internationale.
Le 19 janvier 2016, un gouvernement d’union nationale se forme sous la pression de la communauté internationale. L’élite libyenne est au pied du mur. Elle doit trouver une solution pérenne face au vide institutionnel qui plonge son pays dans le chaos depuis plusieurs années. Cependant, et en dépit des injonctions internationales, le nouveau gouvernement du premier ministre libyen, Fayez el-Serra, est rejeté par les deux parlements rivaux de Tobrouk et Tripoli. Le remaniement du 14 février 2016, censé représenter les grandes factions libyennes, ne donnera guère plus d’effets : le gouvernement se trouve encore sur la sellette par l’opposition de deux membres du Conseil présidentiel. Cette ingérence politique force l’Union Européenne à adopter des sanctions à l’encontre de hauts responsables libyens accusés d’avoir commis et ordonné des actes visant à entraver l’avancée du processus politique. Ainsi, le 31 mars 2016, un gel des avoirs et une interdiction de voyager ont été adoptés à l’encontre de trois personnalités publiques libyennes.
Face à cette confusion et ce désordre, Daesh profite du chaos politique pour étendre peu à peu ses tentacules. Bien avant novembre 2014, date à laquelle Omar Al-Baghdadi revendique la présence de l’organisation en Libye, le groupe terroriste parsemait déjà ses hommes en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Egypte, etc…). D’importants foyers de djihadistes en Libye, liés au groupe d’Ansar al-Charia (Al-Qaïda), connurent une histoire complexe face à l’émergence de Daesh sur leur territoire. Plusieurs s’unirent au nouveau groupe comme à Syrte, d’autres le repoussèrent aux portes de Derna. Quant aux entités restantes, elles firent « front commun contre leurs ennemis, les forces alliées du parlement de Tobrouk et le général Haftar »1.
De la même façon qu’un certain nombre de cadres du parti Baas sont partis rejoindre les membres de Daesh en Irak, plusieurs éléments de l’ancienne garde de Kadhafi se sont ralliés au groupe en Libye. La situation libyenne semble alors être atteinte par le syndrome irakien. Le but est de créer des alliances avec les diverses communautés présentes dans le pays et de s’unir avec les multiples milices armées existantes. Si les chefs de ces dernières n’acceptent pas les accords territoriaux, Daesh les intègre de force en éliminant le chef.
Mais la stratégie du groupe terroriste ne s’arrête pas aux alliances plus ou moins forcées. La Libye dispose d’une des ressources pétrolières les plus importantes d’Afrique, lesquelles sont estimées à 48 milliards de barils. En quête de nouveaux financements, Daesh précipite ses actions offensives de part et d’autre du croissant pétrolier pour pallier la baisse de revenus en grande partie imputable aux frappes de la coalition internationale au Levant. Ces attaques à répétition compromettent non seulement la stabilité économique du pays mais engendrent également des divisions communautaires. De nombreux champs pétroliers ont été fermés en raison de la dégradation sécuritaire. D’autres ont vu leur personnel faire grève et affirmer leur mécontentement à l’égard de la classe politique dirigeante.
La Libye, une ouverture vers l’Afrique et l’Europe.
Situé au centre de la bande côtière libyenne, entre les deux régions rivales, Syrte permettrait au groupe d’exploiter un axe reliant la Passe de Salvador à la Méditerranée. Par ailleurs, plus de 4 000 kilomètres de frontières poreuses partagent l’Algérie, le Niger et la Libye. Cette zone est le théâtre d’un vide sécuritaire laissant les trafiquants de drogue, d’armes et d’êtres-humains circuler en toute impunité. 

Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) assoie sa puissance depuis de nombreuses années en Afrique du Nord et au Mali. La progression de de Daesh freine toutefois l’hégémonie de cet ancien frère de rang, notamment par l’aspiration de certains groupuscules lui prêtant allégeance. En outre, la continuité d’une stratégie Nord-Est/Sud-Ouest serait le creuset propice à l’unification militaire de certains groupes islamiques africains s’étant ralliés à la cause de Daesh depuis son émergence en Libye. Boko-Haram au Nigéria et le groupe terroriste d’Al-Mourabitoune, dirigée par Walid Sahraoui au Mali, représentent une menace inquiétante pour la stabilité de la région si ces factions venaient à coordonner leurs actions. Plus à l’Est, l’Egypte fait aussi partie de la ligne de mire du groupe terroriste Daesh. Actif depuis 2001 dans la péninsule du Sinaï, Ansar Jerusalem a prêté allégeance à l’Etat islamique en novembre 2014. Etendre l’influence du califat en terres égyptiennes devient alors un des objectifs politico-militaires de l’organisation terroriste. La dénomination du territoire allié comme « Province du Sinaï » (Wilayat Sinaï en arabe) en est une preuve.
D’autre part, l’implantation durable de Daesh en Libye pose le problème des migrants. Ce que nous connaissons de l’épisode syrien pourrait se transposer en Libye et en Afrique du Nord. En fuyant dans un premier temps vers les pays limitrophes, la population libyenne finirait par trouver refuge en Europe. Les derniers événements ont montré que les flux migratoires sont de très bons vecteurs du jihad. Ils permettent aux mouvements extrémistes de s’infiltrer aux populations en désarroi et de former des têtes de pont en Europe dans le but d’y commettre des attentats. Située à quelques heures des côtes européennes, Syrte deviendrait alors une plateforme d’importation du djihadisme en Europe.
Le jeu de l’influence médiatique face à la concurrence
Daesh est très présent sur les réseaux sociaux. L’occupation de cet espace numérique montre, une fois de plus, l’avancée du groupe à l’égard de son concurrent, Al-Qaïda. Dans la sphère virtuelle, le combat se construit autour du politique et de sa propagande. C’est grâce au message véhiculé sur l’Internet que de nombreuses personnes, se laissant convaincre par le prosélytisme islamique extrémiste, viennent renforcer les rangs de Daesh.
En mettant en œuvre des « opérations séductions » sur les réseaux sociaux auprès de la jeunesse maghrébine et Sud-sahélienne tentée par le djihad, le nouveau fief de Daesh attire de plus en plus de djihadistes venus de pays limitrophes à la Libye. Plusieurs milliers de combattants de l’Etat Islamique libyen sont notamment composés de Tunisiens, d’Algériens, d’Egyptiens, de Tchadiens, de Maliens, de Soudanais, d’Irakiens et de Yéménites.
La montée en puissance de l’Etat Islamique a jeté une ombre certaine sur l’influence d’Al-Qaïda en Afrique. La notoriété se joue aujourd’hui par une surenchère dans la violence. Les derniers attentats perpétrés par Al-Qaïda au Burkina Faso et en Côte d’Ivoire nous en donnent la preuve. Ne nous leurrons pas, les actes terroristes perpétrés par les deux groupes terroristes en Europe et au Moyen-Orient sont en partie le désastreux reflet d’une guerre médiatique. Reprendre les devants sur la scène médiatique pour l’un et conserver une image de marque distinctive pour l’autre, sont les objectifs des djihadistes numériques d’aujourd’hui et de demain.
Ainsi, Daesh profite du chaos libyen pour étendre ses actions terroristes en Afrique. Considérée comme une manne financière à haut potentiel, la Libye revêt d’autres atouts stratégiques l’aidant dans sa course aux territoires. Les différentes factions djihadistes ayant rompu avec d’autres organisations terroristes donnent l’occasion à Daesh de créer un front djihadiste plus étendu. Le renforcement de l’organisation en Libye force la communauté internationale à envisager une intervention militaire. Aujourd’hui, la question est de savoir si l’ONU est prête à s’engager sur les terres libyennes ou si la solution au conflit ne se trouverait pas dans la création d’une coalition africaine.


1 REMY Jean-Philippe, « Comment l’Etat islamique est parti à l’assaut de l’Afrique », Le Monde, 21 janvier 2016.

mardi 19 avril 2016

La déroute des soldats du Califat ?


Depuis plus d’un an, l’armée du Califat enchaine les revers militaires au Levant face à des ennemis toujours plus nombreux, qui lui opposent des offensives terrestres soutenues par des frappes aériennes lui infligeant de lourdes pertes, et ne lui laissant aucun répit. Attaquée au nord par les kurdes, à l’ouest par le régime syrien et ses nombreux alliés, à l’est par l’armée irakienne, et tout azimut dans des affrontements inter-djihadistes, l’organisation, qui a déjà cédé près d’un tiers de son territoire, est contrainte à être partout sur la défensive.


De Kobané à Palmyre, le recul des soldats de Daech

En dotant son « Califat » d’une assise territoriale, réalisant ainsi une partie de la prophétie coranique, Daech a réussi là où Al-Qaïda et sa politique de djihad déterritorialisé ont échoué. En juin 2014, le Califat autoproclamé avait confirmé sa stratégie de conquête territoriale, en appliquant en Irak et en Syrie la logique du « djihad offensif ». Suite aux défaites militaires des régimes syriens et irakiens et à l’intervention croissante d’acteurs internationaux, le vent tourne pour le Califat, contraint d’adopter une nouvelle posture, celle du « djihad défensif », avec pour objectif de consolider les territoires conquis.

Dès le début de l’année 2015, les soldats du Califat doivent battre en retraite devant les combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), appuyés par les frappes de la coalition qui, après de longs mois d’intenses combats, parviennent à libérer Kobané assiégée du joug djihadiste. En s’emparant de Tal Abyad, point de passage stratégique vers la Turquie, quelques mois plus tard, les forces kurdes rallient leurs bastions en Syrie septentrionale. En mars, c’est au tour des troupes irakiennes et des milices chiites, aidées par Washington et Téhéran, de reprendre Tikrit, ancien fief de Saddam Hussein à dominance sunnite. En novembre, une victoire cruciale est à nouveau obtenue lorsqu’une route de communication entre l’Irak et la Syrie est coupée grâce à la prise de Sinjar par les forces kurdes irakiennes. Bénéficiant du soutien de la coalition, les forces irakiennes infligent un revers majeur à Daech en s’emparant de Ramadi le 8 décembre 2015, lavant l’affront de leur retraite chaotique six mois plus tôt. Fin mars 2016, la reconquête de Palmyre par les forces loyalistes aidées par leur allié russe est une défaite de prestige pour Daech, qui subit un nouvel échec dix jours plus tard en perdant le contrôle d’Al-Raï, son principal point de passage à la frontière syro-turque.


Poursuivis à travers le désert en direction de Deir-Ezzor, les soldats du Califat sont également menacés à Raqqa, où les milices kurdes de l’YPG se sont regroupées à une cinquantaine de kilomètres du fief djihadiste. De l’autre côté de la frontière, les combats font rage dans la région de Hit, et l’offensive contre Mossoul, la forteresse irakienne de Daech, est en phase avancée de préparation.


Une tactique militaire inopérante  

Lors de la phase d’expansion du Califat, les unités de Daech avaient remporté de nombreuses victoires stratégiques en opérant selon les tactiques militaires des armées régulières, à savoir des assauts de grande ampleur pensés dans un cadre de guerre quasi-conventionnelle par une hiérarchie formée pour l’essentiel par d’anciens officiers de la garde républicaine de Saddam Hussein.
Progressivement, et face aux réactions qui lui sont opposées, un glissement s’est opéré dans la tactique militaire de Daech. Sous l’impulsion d’Abou Omar al-Chichani, nommé émir de l’armée du Califat en juin 2014 après la mort d’Abou Abdel Rahman al-Bilaoui. Le « Général de l’armée noire » – dont les compétences tactiques ont parfois été remises en cause – semble avoir largement contribué à façonner le nouvel « art de la guerre » du Califat, qui repose désormais essentiellement sur des méthodes de combat insurrectionnel dans un contexte de guerre asymétrique, où l’accent est mis sur les techniques de guérilla urbaine et les actions kamikazes.
N’ayant plus lancé d’offensive d’envergure depuis la prise de Palmyre en mai 2015, la branche militaire de Daech éprouve aujourd’hui de grandes difficultés à tenir un front, et se voit contrainte à des actions désespérées menées par ses « brigades des martyrs ». Si sa capacité de nuisance reste forte, ce mode opératoire n’est plus celui d’un Etat qu’il se prétend être, et le coût humain et matériel de ces attaques aveugles, comparable à celui des Talibans afghans, nuit à son influence dans les cœurs et les esprits des populations locales. Les adversaires de Daech doivent exploiter cette faille pour gagner à leur cause les habitants sunnites souvent hostiles à leur présence.


Une armée diminuée, décapitée, et démoralisée
En juin 2014, Abu Bakr al-Baghdadi triomphe à Mossoul où il proclame l’avènement du Califat, et revendique être à la tête d’une armée de 50 000 hommes – les estimations les plus crédibles tablent alors davantage sur 35 000 soldats. Depuis, les offensives terrestres des armées syrienne et irakienne, amplifiées par les bombardements massifs de la coalition internationale et de la Russie, et juxtaposées aux opérations menées par les autres factions armées, ont occasionné de très nombreuses pertes dans les rangs de l’organisation, dont les effectifs ne dépasseraient pas aujourd’hui les 25 000 hommes. En moins de deux ans, le Califat aurait ainsi perdu près d’un tiers de son territoire et tout autant de son « armée ».


Si la troupe s’amenuise, la chaine de commandement militaire de l’organisation n’est pas épargnée. Ainsi, alors qu’Abou Muslim al-Turkmeni, chef des opérations en Irak, est tué le 18 août dernier par une frappe aérienne de la coalition, Abou Ali al-Anbari – son homologue pour la Syrie – aurait choisi de fuir pour la Libye. Depuis plusieurs mois, les bombardements ciblés de drones américains éliminent minutieusement les cadres intermédiaires qui forment l’ossature des forces militaires de Daech.
Alors que les victoires du Califat avaient souvent été remportées face à des armées régulières en fuite, manquant de motivation et d’organisation, les récents revers militaires de Daech redonnent de l’espoir aux différents acteurs qui se battent au sol. De plus en plus isolée militairement, l’organisation ne bénéficie plus que du soutien de quelques groupes et tribus sunnites, dont certaines commencent à faire défection, habitées par le doute semé par les frappes aériennes russo-américaines et l’envoi de « conseillers techniques » et de forces spéciales sur le sol levantin. A Palmyre, les djihadistes de Daech se sont repliés précipitamment, confirmant les rumeurs d’abattement et de lassitude des troupes propagées par un général irakien dans les colonnes du Washington Post en mars dernier. Bombardés sur tous les fronts, les djihadistes doivent également faire face à l’effondrement de leur économie pétrolière, qui a conduit l’organisation à diviser leur salaire par deux.


Les retombées internationales des défaites locales

Affaibli militairement, confiné géographiquement, étranglé économiquement, le Califat se replie sur d’autres terrains.
D’aucuns voient dans l’agression extérieure permanente, matérialisée par les terribles massacres de Beyrouth, Paris, ou Bruxelles, ou par l’explosion de l’avion de ligne russe au-dessus du Sinaï une manière pour Daech de faire diversion vis-à-vis des défaites subies par le Califat sur front intérieur. L’organisation pourrait ainsi tenter de camoufler ses revers militaires et le coup d’arrêt porté à son projet territorial en envoyant ses commandos terroristes, formés au Levant, provoquer des attentats partout dans le monde pour frapper le cœur de ses ennemis. Pour d’autres, le terrorisme à l’étranger ferait partie intégrale de la stratégie militaire de Daech, qui en multipliant le nombre d’attentats à l’extérieur augmenterait la probabilité d’une intervention des puissances occidentales au sol au Levant, provoquant alors l’arrivée du messie et la grande bataille finale de l’islam.
Acculé en Syrie et en Irak, Daech pourrait également chercher à relancer son expansion territoriale sur les wilayas asiatiques et maghrébines de l’ancien Califat abbasside de Bagdad. C’est en Libye, profitant du chaos dans lequel est plongé le pays depuis la chute du colonel Mouammar Kadhafi, que l’armée du Califat semble avoir implanté ses nouvelles bases. En redéployant une partie de ses forces et de son arsenal militaire à Syrte, l’organisation espère sans doute donner un nouveau souffle à sa viabilité territoriale et redorer le blason d’une armée chancelante.