mardi 19 avril 2016

La déroute des soldats du Califat ?


Depuis plus d’un an, l’armée du Califat enchaine les revers militaires au Levant face à des ennemis toujours plus nombreux, qui lui opposent des offensives terrestres soutenues par des frappes aériennes lui infligeant de lourdes pertes, et ne lui laissant aucun répit. Attaquée au nord par les kurdes, à l’ouest par le régime syrien et ses nombreux alliés, à l’est par l’armée irakienne, et tout azimut dans des affrontements inter-djihadistes, l’organisation, qui a déjà cédé près d’un tiers de son territoire, est contrainte à être partout sur la défensive.


De Kobané à Palmyre, le recul des soldats de Daech

En dotant son « Califat » d’une assise territoriale, réalisant ainsi une partie de la prophétie coranique, Daech a réussi là où Al-Qaïda et sa politique de djihad déterritorialisé ont échoué. En juin 2014, le Califat autoproclamé avait confirmé sa stratégie de conquête territoriale, en appliquant en Irak et en Syrie la logique du « djihad offensif ». Suite aux défaites militaires des régimes syriens et irakiens et à l’intervention croissante d’acteurs internationaux, le vent tourne pour le Califat, contraint d’adopter une nouvelle posture, celle du « djihad défensif », avec pour objectif de consolider les territoires conquis.

Dès le début de l’année 2015, les soldats du Califat doivent battre en retraite devant les combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG), appuyés par les frappes de la coalition qui, après de longs mois d’intenses combats, parviennent à libérer Kobané assiégée du joug djihadiste. En s’emparant de Tal Abyad, point de passage stratégique vers la Turquie, quelques mois plus tard, les forces kurdes rallient leurs bastions en Syrie septentrionale. En mars, c’est au tour des troupes irakiennes et des milices chiites, aidées par Washington et Téhéran, de reprendre Tikrit, ancien fief de Saddam Hussein à dominance sunnite. En novembre, une victoire cruciale est à nouveau obtenue lorsqu’une route de communication entre l’Irak et la Syrie est coupée grâce à la prise de Sinjar par les forces kurdes irakiennes. Bénéficiant du soutien de la coalition, les forces irakiennes infligent un revers majeur à Daech en s’emparant de Ramadi le 8 décembre 2015, lavant l’affront de leur retraite chaotique six mois plus tôt. Fin mars 2016, la reconquête de Palmyre par les forces loyalistes aidées par leur allié russe est une défaite de prestige pour Daech, qui subit un nouvel échec dix jours plus tard en perdant le contrôle d’Al-Raï, son principal point de passage à la frontière syro-turque.


Poursuivis à travers le désert en direction de Deir-Ezzor, les soldats du Califat sont également menacés à Raqqa, où les milices kurdes de l’YPG se sont regroupées à une cinquantaine de kilomètres du fief djihadiste. De l’autre côté de la frontière, les combats font rage dans la région de Hit, et l’offensive contre Mossoul, la forteresse irakienne de Daech, est en phase avancée de préparation.


Une tactique militaire inopérante  

Lors de la phase d’expansion du Califat, les unités de Daech avaient remporté de nombreuses victoires stratégiques en opérant selon les tactiques militaires des armées régulières, à savoir des assauts de grande ampleur pensés dans un cadre de guerre quasi-conventionnelle par une hiérarchie formée pour l’essentiel par d’anciens officiers de la garde républicaine de Saddam Hussein.
Progressivement, et face aux réactions qui lui sont opposées, un glissement s’est opéré dans la tactique militaire de Daech. Sous l’impulsion d’Abou Omar al-Chichani, nommé émir de l’armée du Califat en juin 2014 après la mort d’Abou Abdel Rahman al-Bilaoui. Le « Général de l’armée noire » – dont les compétences tactiques ont parfois été remises en cause – semble avoir largement contribué à façonner le nouvel « art de la guerre » du Califat, qui repose désormais essentiellement sur des méthodes de combat insurrectionnel dans un contexte de guerre asymétrique, où l’accent est mis sur les techniques de guérilla urbaine et les actions kamikazes.
N’ayant plus lancé d’offensive d’envergure depuis la prise de Palmyre en mai 2015, la branche militaire de Daech éprouve aujourd’hui de grandes difficultés à tenir un front, et se voit contrainte à des actions désespérées menées par ses « brigades des martyrs ». Si sa capacité de nuisance reste forte, ce mode opératoire n’est plus celui d’un Etat qu’il se prétend être, et le coût humain et matériel de ces attaques aveugles, comparable à celui des Talibans afghans, nuit à son influence dans les cœurs et les esprits des populations locales. Les adversaires de Daech doivent exploiter cette faille pour gagner à leur cause les habitants sunnites souvent hostiles à leur présence.


Une armée diminuée, décapitée, et démoralisée
En juin 2014, Abu Bakr al-Baghdadi triomphe à Mossoul où il proclame l’avènement du Califat, et revendique être à la tête d’une armée de 50 000 hommes – les estimations les plus crédibles tablent alors davantage sur 35 000 soldats. Depuis, les offensives terrestres des armées syrienne et irakienne, amplifiées par les bombardements massifs de la coalition internationale et de la Russie, et juxtaposées aux opérations menées par les autres factions armées, ont occasionné de très nombreuses pertes dans les rangs de l’organisation, dont les effectifs ne dépasseraient pas aujourd’hui les 25 000 hommes. En moins de deux ans, le Califat aurait ainsi perdu près d’un tiers de son territoire et tout autant de son « armée ».


Si la troupe s’amenuise, la chaine de commandement militaire de l’organisation n’est pas épargnée. Ainsi, alors qu’Abou Muslim al-Turkmeni, chef des opérations en Irak, est tué le 18 août dernier par une frappe aérienne de la coalition, Abou Ali al-Anbari – son homologue pour la Syrie – aurait choisi de fuir pour la Libye. Depuis plusieurs mois, les bombardements ciblés de drones américains éliminent minutieusement les cadres intermédiaires qui forment l’ossature des forces militaires de Daech.
Alors que les victoires du Califat avaient souvent été remportées face à des armées régulières en fuite, manquant de motivation et d’organisation, les récents revers militaires de Daech redonnent de l’espoir aux différents acteurs qui se battent au sol. De plus en plus isolée militairement, l’organisation ne bénéficie plus que du soutien de quelques groupes et tribus sunnites, dont certaines commencent à faire défection, habitées par le doute semé par les frappes aériennes russo-américaines et l’envoi de « conseillers techniques » et de forces spéciales sur le sol levantin. A Palmyre, les djihadistes de Daech se sont repliés précipitamment, confirmant les rumeurs d’abattement et de lassitude des troupes propagées par un général irakien dans les colonnes du Washington Post en mars dernier. Bombardés sur tous les fronts, les djihadistes doivent également faire face à l’effondrement de leur économie pétrolière, qui a conduit l’organisation à diviser leur salaire par deux.


Les retombées internationales des défaites locales

Affaibli militairement, confiné géographiquement, étranglé économiquement, le Califat se replie sur d’autres terrains.
D’aucuns voient dans l’agression extérieure permanente, matérialisée par les terribles massacres de Beyrouth, Paris, ou Bruxelles, ou par l’explosion de l’avion de ligne russe au-dessus du Sinaï une manière pour Daech de faire diversion vis-à-vis des défaites subies par le Califat sur front intérieur. L’organisation pourrait ainsi tenter de camoufler ses revers militaires et le coup d’arrêt porté à son projet territorial en envoyant ses commandos terroristes, formés au Levant, provoquer des attentats partout dans le monde pour frapper le cœur de ses ennemis. Pour d’autres, le terrorisme à l’étranger ferait partie intégrale de la stratégie militaire de Daech, qui en multipliant le nombre d’attentats à l’extérieur augmenterait la probabilité d’une intervention des puissances occidentales au sol au Levant, provoquant alors l’arrivée du messie et la grande bataille finale de l’islam.
Acculé en Syrie et en Irak, Daech pourrait également chercher à relancer son expansion territoriale sur les wilayas asiatiques et maghrébines de l’ancien Califat abbasside de Bagdad. C’est en Libye, profitant du chaos dans lequel est plongé le pays depuis la chute du colonel Mouammar Kadhafi, que l’armée du Califat semble avoir implanté ses nouvelles bases. En redéployant une partie de ses forces et de son arsenal militaire à Syrte, l’organisation espère sans doute donner un nouveau souffle à sa viabilité territoriale et redorer le blason d’une armée chancelante.

vendredi 8 avril 2016

Les enfants lobotomisés du califat


 

A la suite du précédent article sur l’industrie de l’infanticide (ici), La Mécanique Daesh propose aujourd’hui d’aborder la question de la place de l’enfant au sein de l’Etat Islamique.
Souvent considérés comme une ressource humaine non négligeable en temps de guerre, les enfants sont utilisés par Daesh pour prêter main forte à l’édification du califat. Engrainés dès leur plus jeune âge, les enfants sont reconnus par les moudjahidines adultes comme « purs » et moins corrompus par les valeurs contraires à l’islam radical. Ils sont entrainés, formés et façonnés pour en faire des complices automates. Sans esprit critique, la jeune génération peut répondre plus facilement aux désirs de puissance de ses gourous.
        Les enfants du califat assistent et participent à des actes inhumains banalisant et normalisant ainsi la violence. Ingurgitée à toutes les sauces, cette dernière est alors considérée comme une preuve d’obéissance à Dieu, dans le souci de lui plaire et de lui signifier toujours plus sa grandeur.
Si l’avenir d’un Etat repose sur les générations futures… avec Daesh, attendons-nous au pire !
             D’après le rapport du think-tank Quilliam « The Children of the Islamic State », paru le 3 mars 20161, le groupe terroriste manipule les enfants en leur assénant une doctrine, en les enfermant dans des rôles et des scénarios préétablis, valorisants ou non, tout en exploitant leurs vulnérabilités. Parfois enlevés, recrutés de force et éduqués par l’Etat Islamique, les jeunes garçons sont appelés à occuper différentes fonctions au sein du « système Daesh », parmi lesquelles :
  • L’enfant délateur : est initialement formé comme espion afin de recueillir de l’information sur les faits et gestes de sa famille, ses amis et ses voisins. Le but est de savoir si ces derniers se conforment bien aux règles et pratiques du califat.
  • L’enfant propagandiste : doté d’une certaine aisance relationnelle et maîtrisant les fondamentaux de la rhétorique arabe, il se verra confier des missions de propagande pour diffuser le message islamique (da’wah). L’enfant se trouve être un bon relai d’information, surtout lorsqu’il est question de mobiliser et d’enrôler d’autres enfants.
  • L’enfant soldat : est entrainé à se servir d’armes de guerre pour aller au combat. Quand certains enfants sont utilisés pour effectuer des patrouilles armées, d’autres le sont pour désamorcer des bombes.
  • L’enfant bourreau : l’exécution des « traîtres », des « impurs » et des « kuffars » est considérée comme un privilège, un honneur, une récompense. Cette besogne macabre est confiée aux enfants par des maîtres.
  • L’enfant kamikaze : est endoctriné pour commettre des attentats suicides. Il est précieux pour les recruteurs, car il est considéré comme moins lâche que les adultes, qui auraient tendance à adopter un comportement plus rationnel.
Les jeunes filles, elles, ont des tâches bien différentes. A l’instar du projet Lebensborn conçu par l’Allemagne nazie du IIIème Reich pour concevoir une « race arienne » exemplaire, le rôle des génitrices du nouveau monde islamique est de construire la Oumma en donnant naissance à des garçons pour les envoyer au front. Là où les nazis étaient dans la recherche d’une pureté ethnique, les cadres de Daesh recherchent la « pureté » spirituelle dont l’expression la plus aboutie est le sacrifice de soi dans le martyr. Les « Perles du califat » s’attachent donc à recevoir une éducation conforme au bon fonctionnement du foyer et de la famille, tout en accomplissant leurs devoirs conjugaux. L’objectif : enfanter une génération radicale pour pérenniser les valeurs et l’existence du califat.
D’autres sont bien moins considérées et font l’objet d’abus sexuels. C’est le cas des jeunes filles yézidies et chrétiennes qui subissent des actes de violence à longueur de journée. De nombreux témoignages ont mis en lumière les maltraitances faites à leur égard. Esclaves et prisonnières, ces jeunes femmes cherchent à fuir la torture parfois au péril de leur vie. Commercialisées comme des barils de pétrole, elles peuvent être « achetées individuellement à cinq ou six hommes différents. Parfois les combattants vendent les filles à leur famille moyennant une rançon de plusieurs milliers de dollars. Ils (les combattants) ont une machinerie, ils ont un programme. Ils disposent d'un manuel qui explique comment traiter ces femmes », explique Zainab Bangura2, représentante spéciale des Nations Unies (ici).
L’instrumentalisation, l’affaire d’une Histoire ou l’histoire d’une affaire ?
          L’école et l’éducation des enfants sont au cœur des préoccupations de l’Etat Islamique. Etant le meilleur moyen d’influencer les générations futures, les enfants se retrouvent au centre de toutes les attentions lorsqu’il est question de leur éducation. Les matières enseignées à l’école telles que l’histoire, le dessin, la philosophie, les sciences humaines, la musique (etc.) sont évincées des programmes scolaires. L’éducation physique concerne, quant à elle, uniquement les disciplines sportives pouvant être utiles au djihad (natation, tir, techniques de combat).
L’école à la maison est considéré comme haram (impur) ; il est impossible aux cadres du califat de contrôler les connaissances des enfants dans leur apprentissage du djihad. Les enfants doivent se rendre obligatoirement à l’école pour y subir une éducation conforme à l’orthodoxie salafiste. Dès lors, les garçons et les filles sont séparés dès l’âge de six ans et n’ont pas accès au même programme scolaire. Ils effectuent cinq ans d’école primaire et quatre ans de collège. Un traitement particulier est accordé aux élèves ayant été scolarisés précédemment en dehors de l’Etat Islamique. Ils fréquentent alors des classes adaptées où ils sont rééduqués par des enseignants particuliers.
          Les méthodes d’enseignement font écho à l’histoire et à la mémoire européenne. Selon le rapport du think-tank Quilliam, les djihadistes auraient recours aux techniques qu’utilisaient les nazis. En effet, utilisé comme un véritable système d’endoctrinement, le système éducatif nazi visait à instrumentaliser la jeunesse allemande :
« It is not the task of the elementary school to impart a multiplicity of knowledge for the personal use of the individual. It has to develop and harness all physical and mental powers of youth for the service of the people and the state. Therefore, the only subject that has any place in the school curriculum is that which is necessary to achieve this aim. All other subjects, springing from obsolete educational ideas, must be discarded »3
Ainsi, de jour en jour, l’Etat Islamique apparait comme un véritable Etat totalitaire au sens où Hanna Arendt l’entendait. En manipulant et en conditionnant ses enfants, le groupe terroriste privilégie ses intérêts politiques. La religion n’est ici qu’une façade, un prétexte pour atteindre des objectifs à court terme. Le malheur est que, pour cela, il assujettit et pervertit ses propres enfants pour en faire une chair à canon décervelée.

1 http://www.quilliamfoundation.org/wp/wp-content/uploads/publications/free/the-children-of-islamic-state.pdf.

2 http://www.rtl.fr/actu/international/l-etat-islamique-tient-une-liste-du-prix-de-ses-esclaves-sexuels-7779310787.

3 "The Children of Islamic State", Think-tank Quilliam, 3 mars 2016, p 33.

jeudi 7 janvier 2016

La manipulation mentale, arme de Daesh

La renommée de Daesh entraine de plus en plus de médias et d’experts en communication à chercher à comprendre les rouages de la propagande de ce groupe terroriste. La Mécanique Daesh propose aujourd’hui de mettre en lumière un pan de la communication du groupe encore peu discuté : la manipulation des esprits.

A l’instar des marques les plus charismatiques telles qu’Apple®, Nike® ou encore Coca-Cola®, la marque « Daesh » cultive une communication bien rodée et efficace. Cette dernière lui permet à la fois de se construire une réelle identité et de donner naissance à une communauté qui correspond au nouvel univers qu’elle entend créer.
L’objectif de communication du groupe est simple : terroriser tout en crédibilisant ses actions dans le but d’instaurer un « califat ». Daesh a bien compris que la guerre se conduit et se gagne dans les cœurs et plus particulièrement dans les esprits. Dans « L’Art de la Guerre », Sun Tzu soulignait déjà la dimension psychologique d’un conflit en indiquant notamment que l’analyse des faiblesses de l’ennemi constitue en soi une tactique guerrière. Partant de ce constat, nous ne pouvons nier la maîtrise dont fait preuve Daesh face à ces techniques de manipulation. Ne pas prendre en compte cet aspect-là conduirait à occulter un des ressorts utilisés par l’organisation, celui d’une action systématique exercée sur ses cibles afin de lui faire accepter sa conception du monde.
La propagande Daesh fascine autant qu’elle terrorise
Le succès que rencontre cette propagande n’est que le fruit de l’utilisation judicieuse de méthodes primordiales en communication : une évaluation de l’environnement physique, communicationnel et psychologique, une excellente connaissance des cibles et de leurs attentes, une maîtrise technique des outils et des codes esthétiques et l’élaboration d’un plan média. Le travail des concepteurs/rédacteurs, comme on les appelle en agences de communication, s’en trouve d’autant plus simplifié que les médias jouent le rôle de caisse de résonnance. Loin des campagnes surannées d’Al-Qaïda mettant en image des barbus enturbannés, les artistes de l’horreur ont repensé leur approche : devenir accessible aux non-initiés notamment au travers du langage et de la distorsion du religieux, établir un processus d’identification/d’appartenance, et instiller la crainte et la terreur dans le monde. La déduction des cibles se fait donc naturellement.
La première cible fait référence aux personnes susceptibles de venir grossir les rangs du groupe. Souvent en manque de reconnaissance et d’appartenance, la cible présente des besoins multiples, fréquemment lié à son sexe. Les décapitations, les exécutions et la conquête de territoires selon un style hollywoodien font figure d’épopée pour les hommes. Quant aux femmes, elles cherchent à s’accomplir en tant qu’épouse et mère au sein d’un foyer conforme à leur foi, et auprès d’un mari bon musulman se battant et mourant pour les valeurs du califat.
En s’adressant à leurs publics en utilisant leur propre langage culturel, les marionnettistes de l’épouvante exploitent la terreur populaire pour en faire le dernier produit « tendance ». Ils créent un sentiment d’appartenance par le biais de codes et de règles iconographiques qui amènent ces cibles à devenir des « adeptes », des « accros » de la marque. Daesh vend une identité, un mode de vie, une existence. De manière plus poussée, au travers de la violence, de la terreur et de la mort, l’organisation arrive à faire naître la vie et l’existence du soi. Tuer au nom d’un idéal religieux fascine car, en fin de compte, la contemplation et l’administration de la mort ne serait-il pas un bon moyen pour se sentir vivre et exister ?
La seconde cible est celle que Daesh souhaite maintenir dans la sidération. L’objectif est d’éveiller et d’entretenir une forme d’effroi face aux horreurs incompréhensibles diffusées sur la toile et commises dans nos rues. Les attentats qui ont bouleversé notre pays sont en soi un acte de propagande visant à magnifier l’ère du djihad. Le but étant d’entretenir la cible que nous sommes dans un état de tension inconfortable et de soumission. Le discours permet d’une part de construire du sens, donc des valeurs, une idéologie à suivre et la violence, quant à elle, est rationnalisée par le discours. Daesh passe par la communication et les actes de violence afin d’introduire un rapport de domination vis-à-vis des populations ciblées. Les informations sont traitées au prisme d’émotions fortes imprimant durablement les mémoires et les esprits.
Changer la vision de la réalité quotidienne
A l’instar d’une pièce de théâtrale mettant en forme l’imagination d’un metteur en scène, Daesh articule sa propagande dans le temps et dans l’espace à partir d’une réalité imaginaire qui puise sa véracité dans la réalité quotidienne. Par le biais des émotions, le groupe met en place une réalité fictive ayant pour but l’adhésion positive ou négative d’un spectateur.
En psychologie cognitive, les représentations mentales sont le résultat cognitif d’un traitement intellectuel et d’une perception de l’environnement. Le système dynamique « cognition-environnement » s’autoalimente et permet à l’individu de se faire une idée du monde qui l’entoure. Ces représentations sont donc définies comme étant un savoir, une connaissance sur une personne, un objet, un événement ou encore un symbole.
Notre cerveau ne cesse de produire des interprétations, qui, aussitôt acquises, se dressent et s’élaborent en croyances. Les représentations ci-dessous, qui sont au confluent des sens et de la mémoire, nous donnent un aperçu des représentations que peut se faire du mot « islam » un croyant modéré et un croyant extrémiste :



Les « cartes mentales » peuvent par ailleurs être utilisées au profit de la propagande en ce sens où elles représentent les connexions sémantiques entre différentes idées et les liens hiérarchiques entre différents concepts. La communication et le marketing s’appuient cette technique afin de décortiquer, de façon minutieuse, les comparaisons, évaluations, associations et combinaisons qu’effectue notre cerveau.
Les règles et les codes de la communication de Daesh sont autant de matériaux qui amèneront les individus à une cohérence interne afin de donner à la représentation une réalité efficiente. L’adhésion de l’individu amène le sujet à se repositionner face à sa réalité quotidienne. Pour Yannick Bressan, docteur en sciences humaine et chercheur en neuropsychologie cognitive et en cyber-narration, « Le sujet-dissonant, en état d’instabilité psychique, sera ainsi amené via un message (ou une action) savamment écrit et mis en scène à faire émerger par « l’adhésion émergentiste », une autre réalité (construire de toute pièce par le créateur du message) qui pourra totalement ou en partie se substituer à la réalité quotidienne du spectateur. « L’individu dissonant » trouvera ainsi, dans la réalité émergente qui a été construite à cet effet, une forme de (ré) confort dont l’esprit humain a besoin pour fonctionner correctement »1.
Daesh s’évertue donc à transcender la réalité afin d’orienter le spectateur vers un état suggestible2. Cet état de conscience modifiée permet d’impliquer l’imaginaire de la cible, de revisiter la réalité et la façon dont il la perçoit pour aboutir à l’adhésion et à la création de nouvelles croyances. « Tout cela concourt à transformer l’horreur de l’exécution en un grand spectacle déréalisé mais qui conserve malgré tout la force et la sauvagerie du réel »3.


Bibliographie :
BERNOUSSI Mohamed, FLORIN Agnès, « La notion de représentation : de la psychologie générale à la psychologie sociale et la psychologie du développement », Persée, 1995.
DURANDIN Guy, « L’information, La désinformation et la réalité », ED. Presses Universitaires de France, coll. Le Psychologue, juin 1993.
CHOMSKE Noam, HERMAN Edward, « La fabrication du consentement », Agone, 2008.
FREUD Sigmund, « Pulsions et destins des pulsions », Ed. Presses Universitaires de France, 2010.
GRAU MARTENET Christiane, « Coacher avec la PNL », Chronique Sociale, 2012.
GREEN André, « Pourquoi les pulsions de destruction ou de mort ? », Ithaque, 2010.
TZU Sun, « L’art de la guerre », Flammarion, 2006.
WATZLAWICK Paul, « La réalité de la réalité – Confusion, désinformation, communication », Poche, Avril 1984.
www.oumatv.tv, « En Islam, la vie est sacrée ! », 30 novembre 2015.
www.mediapart.fr, « Les rouages de la communication terroriste : comment comprendre les enjeux de la peur ?», Novembre 2015.
1 BRESSAN Yannick, « Daesh ou le théâtre de la mort : le pouvoir de la mise en scène dans la communication de l’Etat Islamique », CF2R, Note de réflexion n°18, avril 2015.
2 Définition www.cnrtl.fr : « Disposition psychique à se soumettre à toute suggestion. Caractère de celui qui se laisse influencer par une image, par une suggestion venue de l’extérieur. »
3 Op cit.

vendredi 18 décembre 2015

L’école de Daech ou l’industrie de l’infanticide ?

L’école de Daech ou l’industrie de l’infanticide ? 


Malgré les revers infligés par la coalition internationale, l’Etat Islamique continue de diffuser l’horreur au travers de sa propagande. Dans son dernier Dal al-Islam, support de communication francophone officiel de Daech, l’Etat Islamique fait une critique du système scolaire français en le désignant comme antireligieux et maçonnique. En pointant du doigt particulièrement les valeurs de la République et de la laïcité, Daech blâme les occidentaux en fustigeant « l’ignorance et la corruption morale […] de la masse et du troupeau inculte et pervers ». Comme à leur habitude, l’article appuie ses arguments par le biais de versets du Coran et de la Sunna. Ils mettent en avant la supposée incompatibilité de l’islam vis-à-vis des valeurs républicaines telles que la liberté de conscience, la laïcité, l’égalité et le refus du prosélytisme. Toujours d’après cet article, les parents musulmans portent la responsabilité de la transmission du religieux et partant « de la mécréance et de la perversion de leurs enfants » en les « jetant dans les antichambres de l’Enfer », à savoir ici, l’école française.
Fort heureusement, plusieurs solutions clémentes et vertueuses sont envisagées par Daech ! Venir faire la hijra dans un pays véritablement musulman (le « territoire » de Daech), attaquer physiquement les fonctionnaires de l’éducation nationale et des services sociaux ou engager leurs propres enfants vers le parachute doré de la mort.
Mais quel sort Daech réserve véritablement à ses propres enfants ? Quel est réellement l’éducation de l’islam tant revendiquée et mis en avant par ce groupe terroriste ?
Des enfants soldats
Début décembre, l’Etat Islamique a publié une nouvelle vidéo glaçante, d’une quinzaine de minutes, mettant en scène six enfants de 10 à 11 ans et de nationalités différentes. Rappelons, au passage, que le droit islamique stipule, dans le cas du djihad offensif, que les enfants aient atteint l’âge de la maturité qui est à 15 ans… Est-ce là le premier paradoxe de Daech ?
En dépit de cette contradiction remarquable dans leurs propres croyances et pratiques de la religion, l’objectif de cette vidéo est de sensibiliser parents, enfants et adolescents à la cause djihadiste à des fins de recrutement.
La construction de la vidéo est remarquable en tout point. L’esthétique est très soignée et les images sont de grande qualité, retouchées par ordinateur. Le montage s’articule en trois phases de tension croissante, mettant le spectateur dans un état psychologique propre à recevoir le message véhiculé.

La première phase, courte, capte l’attention du spectateur en utilisant le procédé de la caméra subjective. Une personne est derrière un ordinateur et surfe sur les réseaux sociaux. Le spectateur devient actif en s’identifiant au personnage. Cette phase fait référence à l’étape d’endoctrinement par l’Internet.

La deuxième phase, un peu plus longue, évoque l’éducation coranique et la formation des enfants au combat. Le rythme est calme, les séquences longues et le maître est mis en avant comme étant le messager. La première moitié de cette phase montre une classe en plein désert récitant des versets du Coran. Ensuite, toujours avec le même maître, ces enfants s’entrainent aux techniques de combat rapproché. Le spectateur redevient alors témoin, en assistant aux différentes étapes qui mettent en valeur la formation idéale selon Daech : l’esprit du djihad et le corps du guerrier. Ou devrions-nous dire « l’apologie du meurtre et les techniques de la violence » ?

La troisième phase, plus macabre, plus longue et plus saccadée, présente six enfants désignés pour exécuter des prisonniers. Ils sont sélectionnés parmi les plus méritants de la phase précédente. Leur nom et leur visage sont présentés comme dans un jeu vidéo. Ces « méritants » sont alors introduits sur leur « terrain de jeu », une forteresse abandonnée. Un homme les y attend, prêt à leur remettre une arme. En même temps qu’ils se saisissent de l’arme, ils revêtent la cagoule du bourreau. Cette phase est importante dans sa symbolique, les enfants sont dépersonnalisés, l’individu est gommé au profit du groupe. S’en suit un jeu de piste dans la forteresse où les enfants doivent retrouver et exécuter les condamnés. Dans leur parcours, ils trouveront diverses récompenses comme une lampe torche et un couteau. On se croirait dans le dernier Call of Duty !!! Les exécutions sont ritualisées et esthétisées, le sang versé et l’agonie des condamnés sont mis en avant. Le dernier enfant se voit autoriser la récompense suprême, exécuter son prisonnier en l’égorgeant au couteau.

La mise en scène, tel un jeu vidéo, aide à s’éloigner de la violence brute et met en avant l’exécution de la justice. En aidant le spectateur à se distancier de cette violence, le montage renforce le message du caractère impitoyable du jihad, que tout musulman se doit de transmettre à sa descendance. Faire de nos enfants des guerriers et des bourreaux, voilà l’éducation de Daech !
L’école républicaine
Selon Daech, l’éducation républicaine et laïque serait une perversion de l’âme de nos enfants face à la pensée unique du djihadisme. Mais quelles sont les valeurs qui leur font donc tant peur ? Pour aborder le sujet, il est intéressant de revenir sur les fondements de l’école républicaine. L’héritage rationaliste des Lumières, une foi romantique et positiviste dans le progrès humain, des valeurs universelles et universalisables, et l’aventure de la responsabilité démocratique d’un peuple à la fois souverain et éclairé.
A la différence des gouvernements précédant la période des Lumières, la République est un gouvernement pensé par les Hommes et pour les Hommes. Ces nouveaux penseurs appelés Humanistes rejettent les dogmes de l’église. L’école d’aujourd’hui est encore emprunte des valeurs de la loi de 1882 de Jules Ferry. Anticlérical mais pas antireligieux, l’objectif de sa loi de laïcisation de l’école était de faire sortir du programme tout dogme. L’instruction religieuse appartient dès lors aux familles et à l’Eglise.
Notre système éducatif emprunte plusieurs de ses fondements à l’époque gréco-romaine. La référence la plus significative de cet héritage historique serait la théorie de la maïeutique platonicienne. Au-delà de l’acquisition de connaissances pures et dures, cette méthode permet la confrontation de plusieurs idées, positions et observations de l’être humain. Par la négation et la réconciliation interne d’idées, un cheminement prend forme pour atteindre un raisonnement propre à chacun. Au contraire, Daech interdit toute critique salvatrice de l’Homme en imposant l’ordre du Sacré. L’enfant n’est plus maître de son raisonnement mais assujetti à la seule et unique parole transcendantale.
L’existence du monde des idées où tout s’interroge, se discute, se comprend dérange, car elle conduit un peuple à se libérer de ses jougs, et à se construire en une civilisation éclairée. L’école républicaine, c’est la liberté d’avoir le choix, la liberté du partage de connaissances et la faculté à dépasser les préjugés.
A peine mis au monde, les enfants djihadistes sont conditionnés pour mourir « physiquement et psychiquement ». La violence des corps et la contagion des esprits sont les constantes immorales que combat notre système éducatif. Voilà la force terrifiante qui fait trembler Daech : notre esprit critique et notre liberté de conscience !

mardi 8 décembre 2015

La Mécanique DAECH accuse !


La Mécanique DAECH accuse !
Le vrai visage des pourvoyeurs djihadistes de l’Internet,
Le cas d’Archive.org

Les nouveaux moyens de communication issus de l'Internet et de ses dérivés (plateformes de médias en tout genre, réseaux sociaux, etc…) ont profondément changé la donne des modes opératoires des groupes terroristes. La guerre ne se fait plus seulement sur un terrain physique mais s’établit et se pense au sein d’une sphère virtuelle. Comme toute technologie qui se respecte, l’Internet possède des failles qui profitent à une propagande djihadiste pénétrée par une communication guerrière et profondément abjecte.
Les événements tragiques de ces derniers mois et les mesures prises par la communauté internationale sont autant d’étapes insufflant une prise de conscience aux grands acteurs de l’Internet et des réseaux sociaux. Face à un laisser-faire massif, une coopération entre ces derniers (Apple, Facebook, Google, Microsoft, Twitter) et les autorités gouvernementales françaises a été mise en place dans le but de lutter contre le terrorisme, la radicalisation sur l’Internet1, et responsabiliser des grands opérateurs.
Or, les hébergeurs de contenus faisant l’apologie du terrorisme s’investissent de manière inégale dans la coalition menée contre le terrorisme sur la toile. Pire, certains exploitent la renommée des groupes islamiques pour en tirer des avantages médiatiques et financiers et ce, en dépit de la résolution 2199 adoptée par le Conseil de Sécurité des Nations Unies qui ordonne le gel des « ressources financières et économiques » des groupes djihadistes y compris « celles qui sont utilisées pour l’hébergement de sites internet et de services connexes »2.
Dans ce cas, Archives.org manifesterait un positionnement qui relèverait d’un certain flou artistique. Cette plateforme, qui n’est pas exclusivement dédiée aux contenus des groupes terroristes, met à disposition des internautes du contenu multimédia (vidéo, audio, texte, software, PDF, GIF, etc.) et classe ces mêmes contenus dans des catégories et sous-catégories. Daesh n’a qu’à se frotter les mains de cette aubaine numérique pour développer et affiner sa propagande.
A l’instar de toute entreprise ou organisation, le groupe extrémiste fait appel à ses propres agences de communication pour instaurer un lien avec leurs cibles en élaborant un positionnement à forte visibilité sur l’ensemble des terrains d’opérations (physique et virtuel)3. Les produits de communication labélisés Daesh assimilent l’adhésion à la reconnaissance de la vérité absolue, par le biais de symboles forts et de discours relevant de la religion, de l’histoire mais aussi de la décrédibilisation de l’ordre établi. Ces discours fanatiques méconnaissent le caractère propre de la démarche argumentative et se contentent de persuader par la force, la terreur et le spectaculaire.
Quelques clics suffisent sur le site Archive.org pour accéder à des vidéos, images et bandes-son nous plongeant dans l’univers macabre de Daech. Le plus souvent, ces supports de communication font appel au rassemblement, au meurtre et poussent le vice jusqu’à la mise en scène d’exécutions et de maltraitance. En témoignent les prises d’écran suivantes, retraçant en partie les exactions et actes effroyables de Daesh :


Le calife de l’Etat islamique, Aboû Bakr al-Baghdâdî, prenant la parole dans une mosquée


Exécution d’un espion avec pour support textuel un passage du religieux à la menace



Vidéos relatant les exactions menées par Daesh depuis l’instauration du califat.


En ignorant le contenu exploité par les djihadistes, Archive.org semble se positionner dans un premier temps comme victime passive d’un mouvement extrémiste. Un instant de réflexion suffit pour constater que son implication et sa responsabilité sont bien plus importantes que celles d’un simple pourvoyeur de contenus multimédia. Par son inaction, cette plateforme contribue à la diffusion mondiale de contenus terroristes qui cherchent à recruter de nouveaux combattants, menacer des populations innocentes... Par avance assuré de la tendance de son auditoire, on serait en droit de se demander si finalement cette plateforme de partage de contenus ne deviendrait pas le complice actif de crime contre l’humanité.
Face à cette montée en puissance des groupes islamistes extrémistes sur le web et ses réseaux sociaux, des outils au service des pouvoirs régaliens ont été mobilisés pour s’engager durablement dans la lutte contre l’apologie du terrorisme et de ses dérives sectaires. La loi sur le renseignement marque la progression notable de la France dans le traitement numérique du terrorisme. Au-delà des polémiques que cette loi a pu susciter dans la sphère publique et médiatique, nous n’en restons pas moins conscients des avancées qu’elle engendre. Les hébergements sont soumis à une nouvelle règlementation qui les contraint à accepter une captation en temps réel des données de connexion et la mise en place de boites noires. Investir dans les moyens numériques serait une des solutions incontournables face aux contenus incitant au terrorisme ou faisant son apologie. Ainsi, le code pénal français prévoit une condamnation pouvant aller jusqu’à 7 ans de prison et 100 000 euros d’amende « lorsque les faits ont été commis en utilisant un service de communication au public en ligne ». Par ailleurs, l’article 6 de la loi 2014-1353 du 13 novembre 2004 « pour confiance de l’économie numérique (LCEN) », oblige, elle aussi, les Fournisseurs d’Accès à Internet (FAI) et les hébergeurs à « concourir à la lutte contre la diffusion ».
Parler c’est agir. Laisser parler c’est collaborer…



1 Le 03 décembre 2015 à Matignon, réunion de travail avec les grands acteurs de l’Internet et des réseaux sociaux, et le gouvernement français.
2 ONU/CSNU : résolution 2199 adoptée par le CSNU le 12 février 2015 
3 www.mediapart.fr : « Les rouages de la communication terroriste : comment comprendre les enjeux de la peur »,